La revue du projet

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Extrême droite La ronde des boucs émissaires

 

 

Du juif ou de l’arabe, qui sera le bouc émissaire de la droite ultra ? L’idéologue Alain Soral, qui tente de rabattre les jeunes de banlieue, opte pour l’antisémitisme. Mais d’autres, au FN, prônent le rapprochement avec Israël et voient plutôt dans la communauté musulmane le nouvel ennemi de l’intérieur. Ou comment l’extrême droite louvoie, infiltre, teste et s’adapte ?

 

Par Gérard Streiff

 

 

La campagne de solidarité avec Gaza, l’été dernier, a permis aux militants communistes, de tisser des liens nouveaux, dans certains quartiers, avec des secteurs de la jeunesse populaire réticente jusque-là à la chose politique. Elle a permis aussi de constater que de drôles d’idées pouvaient circuler dans ces cités, véhiculées par d’étranges apôtres. Pas le genre barbu-djellaba, plutôt celui de bonimenteurs branchés qui la jouent « anti-empire » pour vendre leurs vieilles lunes antisémites. C’est notamment le travail de gens comme Alain Soral, qui ciblent les populations jeunes et musulmanes des quartiers populaires.

Soral n’est pas un inconnu. Venu du monde du spectacle, et après, paraît-il, un bref passage au PCF au début des années 1990, il incarne, un temps, ce qu’on appela les « bruns-rouges », autour de la revue L’Idiot International : une phraséologie néogauchiste au service d’un projet autoritaire, un propos prétendument anticapitaliste et une haine de la démocratie.

En 2007, avec des membres du GUD (groupe étudiant d’extrême droite), il fonde l’association « Égalité et réconciliation » (transformé récemment en parti politique).

Sa philosophie ? Le « nationalisme de gauche ». Étrange oximoron, typique de cette confusion entretenue par le personnage. La page de garde de son site est symptomatique de cette volonté d’embrouille. Un mot d’ordre s’affiche : « Gauche du travail et droite des valeurs » ; le propos est agrémenté d’images. À gauche du bandeau d’ouverture, on distingue une assemblée de personnalités, Fidel Castro, Che Guevara, des leaders du Tiers-monde, lesquels semblent s’adresser à deux personnages à droite de l’écran, un couple insolite formé par Jeanne d’Arc et Alain Soral lui-même !

Ce bricolage mégalo pourrait prêter à sourire ; n’empêche qu’en ces temps de méli-mélo idéologique et de grand n’importe quoi, il rencontre quelques échos.

 

La banlieue dans la hotte de Marine Le Pen ?

Soral part, entre autres, de réalités, l’explosion des inégalités de classe, le brouillage des repères gauche/droite, la trahison récurrente d’élites socialistes, le traitement méprisant des pays du Sud, l’ingérence sans vergogne de puissances telles que les États-Unis, pour caricaturer ces enjeux, transformer la critique en sentiment haineux, détourner les colères, trouver des boucs émissaires faciles, glisser de l’argument de classe vers des délires de races et de « souches ». À sa manière, il a apporté sa petite pierre à l’entreprise de dédiabolisation du Front national. Formation dont il fut membre du Comité central (2007). En 2009, Soral se présente aux élections régionales en Île-de-France sur la liste « antisioniste » du comédien Dieudonné dont il est, dit-on, le gourou et l’idéologue.

C’est donc ce personnage qui, ces derniers temps, s’est senti investi d’une mission : amener dans la hotte du Front National les jeunes des banlieues. Objectif compliqué quand on sait en quelle considération la droite extrême tient l’étranger, de surcroît venu du Sud. Mais Soral a cherché de nouvelles portes d’entrée. Dieudonné et son théâtre de la Main d’or en est une, la plus médiatique. Soral, homme de spectacle, ne craint pas, pour la cause, de jouer par exemple les « bons » courants du rap contre les mauvais, jugés lubriques ou « cosmopolites ». Signe de ces relations (tendues), la chanson du rappeur Médine intitulée MC Soraaaal...

Comment peut s’établir une complicité entre un dandy de la droite radicale et des jeunes de milieux populaires ? Entretenant une obsession anti-israelienne au nom d’un « anti-sionisme », il nourrit un discours antisémite discret. Soral connaît le poids des mots et le coût des lois, il se garde bien d’user de mots qui fâchent et de rhétoriques prohibées mais sa prose est à lire entre les lignes. Il y a dans sa littérature un antisémitisme implicite, allant de soi, convenu, sous-entendu, tacite. « Pas la peine d’insister, vous m’avez compris ! » répète-t-il à ses adeptes. Lesquels, dans les tribunes de discussion de son site, se montrent beaucoup moins précautionneux que lui. Et disent tout haut ce que le clan pense tout bas.

Soral propage pareillement un conservatisme moral, anti-homosexuels, anti-féministe, anti-mariage-pour-tous, il la joue machiste, autant de « valeurs » censées rencontrer les expressions les plus moralistes d’une certaine lecture réac de l’Islam.

Là encore, le propos est plutôt pervers, et biaisé. Quand Soral (qui aime s’afficher dans la posture du dragueur, il en fit des romans, des essais, des spectacles) part en guerre contre le féminisme, c’est parce que, dit-il, il y voit une manie de la bourgeoisie pour détourner d’une analyse marxiste de la condition de la femme… C’est ce genre de charabia gaucho-facho ou facho-gaucho, comme on voudra, qui attire certains.

Le projet était donc d’amener dans la corbeille de Marine Le Pen l’électorat musulman, à commencer par la jeunesse des cités. Notons, au passage, que d’autres, à droite, ont nourri cet espoir, et marqué malheureusement des points. Exemples : l’UDI Lagarde, en Seine-St-Denis, qui a su séduire ces mêmes milieux par un clientélisme forcené.

Problème pour Soral : le FN s’est divisé sur l’enjeu ; on s’y dispute l’oreille de la présidente et ce parti ferait, depuis peu, les yeux doux à Israël (voir l’extrait joint), sous l’influence d’un certain Aymeric Chauprade, « géopolitologue discret passé par l’École de guerre », nous signale Marianne. « Soral n’a pas d’influence sur Marine, dit ce dernier, il s’est auto-investi d’une mission que personne ne lui a confiée. Si sa mission est de ramener les musulmans en leur expliquant que le FN est un parti antisémite ou antisioniste – parce que j’ai l’impression que ça devient un peu la même chose — il s’est trompé d’adresse. »

C’est un peu comme si, dans ces milieux extrémistes, Soral avait, aujourd’hui, finalement moins la cote, qu’un Serge Moati, « juif et socialiste » comme l’écrit complaisamment Le Monde, lequel Moati, dans son Le Pen, vous et moi, a bien œuvré à la normalisation de ce parti de fachos-bobos qu’est le FN.

Il n’en demeure pas moins qu’une récente enquête IFOP, pour la Fondation pour l’innovation politique (FONDAPOL), de Dominique Reynié, montre que c’est chez les électeurs de Marine Le Pen que se situe le plus haut niveau d’antisémitisme.

EXTRAITS

Le FN, les juifs, les musulmans

« Le FN aurait-il fini par choisir son camp entre Israréliens et Palestiniens, entre juifs et musulmans puisque dans ce parti on mélange allégrement les deux sujets. Car le Front est toujours tiraillé entre, pour être un peu caricatural, la ligne « quenelle » du nom du geste popularisé par Dieudonné et reprise par Alain Soral, Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch et la seconde, celle de Louis Aliot qui n’hésite pas à mettre en avant ses origines juives et s’était rendu en Israël pendant la campagne présidentielle de Marine Le Pen. [...] Les toutes dernières déclarations de Marine Le Pen sur le FN, « meilleur rempart pour les juifs de France » ou celles encore justifiant les actions de la Ligue de défense juive et son existence au moment où il était question de sa dissolution, laissaient à penser qu’entre le père et le compagnon, entre Jean-Marie Le Pen et Louis Aliot, la présidente frontiste avait fait son choix. Le manifeste d’Aymeric Chauprade (publié mi-août sur son blog et intitulé « La France face à la question islamique ») vient-il confirmer ce virage ? [...] Chauprade n’est pas n’importe qui. Il reprend l’image d’un FN « rempart pour les juifs de France ». Mais il va plus loin. Finie l’époque d’une bande de Gaza assimilée à un camp de concentration par Bruno Gollnisch et Jean-Marie Le Pen. Finie l’époque aussi où Chauprade lui-même déclarait que « la France vit une épuration sourde de ceux qui ne vont pas dans le sens des intérêts américains et israéliens » et qu’il connaît « la souffrance cruelle et humiliante infligée par Israël aux Arabes, Libanais ou Palestiniens ». On était alors au tournant des années 2010. Un revirement idéologique à 180 degrés et une défense nouvelle de la politique de l’État israélien : « il faut faire preuve de réalisme et ne plus adopter de position systématique mais s’adapter ».

Romain Massa/Marianne. net

La Revue du projet n°43, janvier 2015.

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