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LIRE : De la /des religions…Patrick Coulon

On attribue à Malraux le fait d’avoir pronostiqué un XXIe siècle religieux/mystique/spirituel. Il est bien trop tôt pour savoir ce qu’il adviendra. Mais il est certain qu’en cette année 2014 les ouvrages traitant du fait religieux se multiplient. Florilège.

 

S’il est des livres qui expriment clairement leur contenu dans leur titre, celui d’Yvon Quiniou est de ceux-là. Critique de la religion, une imposture morale, intellectuelle et politique part de l’idée qu’il y a un retour inquiétant du « religieux » dans l’espace public partout dans le monde. Au parlement européen, par exemple une disposition permet aux Églises d’être sollicitées pour la définition des lois. En France, avec la question du mariage pour tous, on a vu des prises de position de l’Église, alors que la disposition ne retire rien au droit des chrétiens. Il dénonce un retour clairement politique et réactionnaire du religieux dans le monde, y compris occidental, qui n’est pas seulement un recours à lui comme on a pu le soutenir. Il se traduit par une volonté des Églises d’occuper l’espace public, de fournir la base morale du lien social que le libéralisme, par ailleurs, détruit. L’auteur note aussi un retour des religions réactionnaires dans les ex-pays de l’Est, sans parler des situations de barbarie au Moyen-Orient. Pour étayer sa critique de la religion, Yvon Quiniou appelle en renfort les analyses de Spinoza, Hume, Kant, Feuerbach, Marx, Nietzche et enfin Freud. L’objectif étant de penser le fait religieux comme une production strictement humaine.

 

Religion = réaction ?

Un ouvrage dont la dernière phrase est « il faut inventer une nouvelle politique de la “main tendue” » a toutes les raisons d’attirer l’attention du lecteur de La Revue du projet ! C’est pour inciter les tenants de la transformation sociale à penser les religions autrement que porteuses d’idéologie réactionnaire que Stéphane Lavignotte a écrit son court essai. Pour lui, il y a des enjeux importants pour la gauche à penser la question religieuse car il ne faut pas laisser cette question diviser sa base sociale entre « eux » et « nous ».  Comme il le souligne, introduite par Marx et Engels, une grille permet de penser la réalité sociale : les classes et leurs luttes dans l’histoire. Cette approche peut être utile pour montrer comment les enjeux de classes traversent les conflits ou les réalités religieuses. Le monde religieux n’est pas monolithique. Certes – et Stéphane Lavignotte n’en disconvient pas – croisades, inquisition, guerres de religion, collusion avec les puissants… le livre noir des religions n’est plus à faire. De nombreux chapitres illustrent comment les religions ont pu être subversives. D’autres montrent les courants porteurs d’aspects progressistes, à l’œuvre aujourd’hui et leurs divers engagements sociaux, féministes, écologistes. L’auteur enfin appelle les forces refusant l’ordre actuel à savoir construire une gauche plus large, plus inclusive des milieux populaires, des croyants (y compris musulmans), des personnes issues du monde associatif ou du mouvement social avec une certaine obligation à revoir les modes de militance, de discussion, les fonctionnements trop tournés vers l’interne et les jeux de pouvoir…

 

Géographie du catholicisme

À partir de 51 vagues d’enquêtes cumulées dans plus de 13 000 communes,  le sondeur Jérôme Fourquet et le démographe Hervé Le Bras mettent au jour cinquante ans d’évolution de l’électorat catholique quant à leur appartenance et leur pratique religieuse.

S’agissant de la Seine-Saint-Denis, on constate que la pratique y est bien plus forte que sa composition sociale ne le laissait supposer. On peut y voir un cas de la stimulation qui naît de la confrontation entre différentes religions, que ce soit avec le protestantisme ou avec l’islam qui ne s’articulent toutefois, tous deux, qu’autour de quelques pôles.

Le fait religieux marquant de ces cinquante dernières années demeure le déclin spectaculaire du catholicisme, qui prend place au début des années 1960, à la veille de Vatican II. Ce phénomène se traduit par une moindre fréquentation des messes, une diminution du nombre de baptisés ou encore une perte de la tradition de l’inhumation. D’un point de vue sociologique, le profil des catholiques pratiquants présente plusieurs particularités : ce sont majoritairement des femmes et des personnes dont la catégorie socioprofessionnelle se situe dans les plus aisées, avec une forte représentation des retraités et des agriculteurs.

Il convient de relever une corrélation entre la pratique religieuse et le comportement électoral : ainsi, là où la pratique était forte il y a cinquante ans, le changement l’est aussi ; on assiste alors à un rapprochement plus ou moins fort des zones de tradition catholique vers la gauche. Un élément vient cependant perturber l’équation : dans les zones où le catholicisme était moins répandu et a moins décliné, le Front national vient capter une partie des voix de la gauche.

 

Islam et capitalisme

On ne peut que se réjouir de l’initiative prise par les Éditions Démopolis de rééditer un grand classique devenu introuvable : Islam et Capitalisme (1966). Cela permet d’accéder à un texte aussi important selon la maison d’édition que L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber. L’auteur Maxime Rodinson (1915–2004), historien et sociologue marxiste, est spécialiste de l’islam et des civilisations arabes. On lui doit également la publication de Mahomet (1961).

Du développement tardif du capitalisme au Moyen–Orient aux succès de l’Arabie saoudite ou du Qatar, quel est le rôle de l’islam dans l’évolution des rapports économiques et sociaux ? De l’analyse approfondie des textes sacrés à l’étude historique et sociologique, Maxime Rodinson nous donne à comprendre l’échec du nationalisme arabe et le relatif succès des Frères musulmans dans des sociétés bousculées par la dynamique du capitalisme contemporain.

En 1966, à la parution d’Islam et capitalisme, la dévalorisation de l’islam ne jouait pas le même rôle que de nos jours, et la question de l’incompatibilité de l’islam avec la modernité capitaliste était envisagée par rapport à la problématique du développement et de la sortie du sous-développement dans les pays du Tiers-monde. L’islam était utilisé comme catégorie explicative pour en faire, selon les intervenants, un inhibiteur au développement économique, une religion prônant une forme de socialisme ou, au contraire, une religion favorable à l’expansion économique marchande et capitaliste.

Les conclusions de l’auteur sont claires : si le Coran et les textes relevant de la tradition post-coranique (la Sunna) ne prônent pas le « capitalisme » qui n’existait et ne pouvait pas exister à l’époque, ils ne sont en rien incompatibles avec ce dernier. Contrairement aux préjugés, le Coran n’est pas le livre d’une religion fataliste et obscurantiste poussant à la passivité et à la routine. Pourtant les pays de l’Islam n’ont pas entamé d’eux-mêmes la transition vers le capitalisme et les secteurs capitalistiques n’ont jamais dominé l’ensemble des formations sociales. Il n’est du pouvoir d’aucune idéologie de modeler entièrement une société car les hommes et les classes sociales restent des acteurs qui en dernière instance décident en s’appropriant, escamotant ou transformant les idées, selon les besoins de l’heure.

 

Haine de la religion ?

Devant la montée dans une partie de la gauche d’un discours qui débute par la défense de la laïcité et dévisse vers l’antireligion (au nom d’un Marx mal lu), Pierre Tévanian convoque l’auteur du Capital ainsi que d’autres marxistes (dont Lénine) pour affirmer qu’un des apports du mouvement révolutionnaire au combat progressiste est d’avoir pointé les limites du combat antireligieux issu de la tradition des Lumières, en le dénonçant comme un écueil. Il expose que Marx et d’autres ont même théorisé et pratiqué l’alliance entre « celui qui croit au Ciel et celui qui n’y croit pas ». En fait le point nodal du développement est issu de l’Introduction à la critique de la Philosophie du droit de Hegel. « La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions »

La religion n’est pas l’ennemi. Elle ne peut être traitée comme tel puisqu’elle n’est pas la cause de la misère. L’espérance religieuse n’est pas nécessairement l’attente passive d’une justice qui viendra d’elle-même de l’au-delà. Elle peut aussi devenir la matrice d’un combat actif pour la justice ici bas. Il y a des croyants de droite et d’autres de gauche, un usage bourgeois et conservateur de la religion (Dieu veut qu’on accepte son sort) ou un usage révolutionnaire (Dieu veut qu’on se révolte), des usages racistes (Dieu bénit l’esclavage) antiracistes (l’esclavage viole la loi divine) sexistes ou antisexistes (Dieu nous a voulus égaux versus Dieu nous a voulus inégaux). Bref ce n’est pas la religion qui fait l’homme mais l’homme qui fait la religion.

Quant au danger de pratiquer le combat antireligieux, l’auteur cite entre autres Lénine : « La bourgeoisie réactionnaire s’est partout appliquée […] à attiser les haines religieuses, pour attirer dans cette direction l’attention des masses et les détourner des questions politiques et économiques véritablement importantes et capitales. »

 

Intolérance ?

Le fondateur de Médiapart est en colère. Ce courroux a été déclenché un matin de juin 2014 lorsqu’il a entendu sur les ondes de la principale radio publique française « Il y a un problème de l’islam en France » En vrai, c’est d’avoir entendu pour une énième fois ce refrain qui, sans entrave, met la France en guerre contre une religion, l’acclimatant au préjugé, l’accoutumant à l’indifférence, bref l’habituant au pire qui l’a décidé à écrire. Il évoque le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Celui-ci note une « flambée de violence » et dans cette flambée, la montée de l’intolérance antimusulmane et la polarisation contre l’islam. Si on compare notre époque à celle de l’avant-guerre, on pourrait dire qu’aujourd’hui, le musulman, suivi de près par le Maghrébin, a remplacé le juif dans les représentations et la construction d’un bouc émissaire. Edwy Plenel  demande à ce que l’on hausse la voix en défense des musulmans mais aussi de toutes les autres minorités que cette accoutumance à la détestation de l’Autre met en danger, expose et fragilise. Les crimes antisémites, les agressions négrophobes, les violences anti-Roms, etc. Il accuse Sarkozy d’être particulièrement responsable de ce climat qui a ouvert la boîte de Pandore et dont se délecte l’extrême droite. Un climat moisi par cette vieille rhétorique : l’identité contre l’égalité. Il est vrai que quand les opprimés se font la guerre au nom de l’origine, les oppresseurs ont la paix pour faire des affaires !

 

Perte de vitesse ?

En France, mais plus largement en Europe, la religion n’est plus au fondement de l’ordre politique, social, culturel ou moral comme c’est encore le cas dans de nombreux pays du monde. Croisant histoire, théologie et philosophie, l’ouvrage de Jean-Marie Ploux prêtre de la Mission de France retrace les grandes lignes de la pensée chrétienne en Occident en examinant essentiellement les carrefours décisifs où le chemin de la pensée a bifurqué comme les débuts du christianisme, l’établissement de la religion comme religion d’État, l’émergence de la modernité, l’autonomie du sujet, la non-rencontre avec l’homme moderne, Vatican II et ses nouvelles perspectives... 

 

Bibliographie :

• Jean-Marie Ploux, Une autre histoire de la pensée chrétienne,Les Éditions de l’Atelier.

• Edwy Plenel, Pour les musulmans, La Découverte.

• Yvon Quiniou, Critique de la religion, La ville brûle.

• Maxime Rodinson, Islam & Capitalisme, Démopolis.

• Jérome Fourquet, Hervé Le Bras, La religion dévoilée. Une nouvelle géographie du catholicisme, Fondation Jean Jaures.

• Pierre Tevanian, La haine de la religion, La Découverte.

• Stéphane Lavignotte, Les religions sont-elles réactionnaires ? Éditions Textuel.

 

La Revue du projet, n°42, décembre 2014. 

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