La revue du projet

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La tyrannie des experts, Gérard Streiff

Ils forment la nouvelle nomenklatura néolibérale qui a largement contribué, ces dernières années, à consolider le pouvoir des classes dominantes. Ils cumulent les postes universitaires, squattent les média, ne boudent pas les conseils d’administration et hantent les cabinets ministériels. Plongée dans cette caste des zélotes du tout-marché avec le « Cercle des économistes ».

 

Au beau milieu de l’été dernier, le Cercle des économistes tenait ses 14e rencontres à Aix-en-Provence, en présence de Michel Sapin. Au menu, les mécanismes d’investissement où il fut beaucoup question de dispositifs français inadaptés. Quelques heures plus tard, ouvrant la Conférence sociale, à Paris, François Hollande annonçait pour l’automne des assises de l’investissement « pour adapter nos dispositifs ». Hasard du calendrier, sans doute…

Le « Cercle des économistes », qui siège au 104, rue du Faubourg Saint-Honoré, à quelques foulées de l’Élysée, a été créé au tout début des années 2000. Il existait déjà sur le marché nombre de cercles et autres clubs où se croisaient idéologues, possédants et gens de média, dont la fonction était de renforcer la connivence de la caste dominante, sa perpétuelle réadaptation. Ici, il s’agissait d’autre chose, d’un projet pédagogique, propagandiste, d’un formatage idéologique. La fin des années quatre-vingt-dix est une période où la critique antilibérale montait fort, dans la suite des mouvements sociaux de 1995. Face à cette nouvelle contestation, le projet du Cercle est de relancer la vulgate libérale, la rendre « accessible au plus grand nombre » comme dit la page de présentation de son site sur le Web. Autrement dit, pas question pour ces économistes de rester dans leur tour d’ivoire, le Cercle serait militant ou ne serait pas.

 

L’organisation regroupe une trentaine d’économistes (liste jointe) ; elle est présidée par Jean-Hervé Lorenzi. Les premières lignes de sa biographie, publique, stipulent : « Titulaire de la chaire Transition démographique, transition économique, de la Fondation du risque ; président du pôle de compétitivité, de finance et innovation ; conseiller du directoire de la compagnie financière Edmond-de-Rotschild ». Ajoutons qu’il est aussi administrateur d’Euler Hermès, du Crédit foncier, de BNP Paribas Cardif, président de l’Observatoire des délais de paiements, membre du conseil de la revue Risque, de l’Institut Montparnasse (Mgen), du comité scientifique du Grand Clermont. Et ne parlons pas des fonctions antérieures, une petite dizaine de titres. Lorenzi est à l’image des membres du Cercle : on aime cumuler chez ces gens-là.

 

Des experts du genre tripode

On dira qu’ils sont du genre tripode, un pied dans la machine capitaliste, un autre dans la formation universitaire (et ses à-côtés médiatiques), un dernier dans le haut appareil d’État. Autrement dit, on gère, on profite, on endoctrine.

Dans l’appareil d’État, on les trouve à la direction du Trésor (Claire Waysand), au Conseil d’analyse économique auprès du premier ministre (Pierre Cahuc, Lionel Fontagné, Alain Trannoy) ; au Conseil d’orientation des retraites (Jean-Michel Charpin), au Conseil économique du développement durable (Pierre Jacquet), au Conseil d’orientation pour l’emploi de Bercy (Hélène Rey, Jean-Paul Betbèze), bref à des postes clés. Le plus bel exemple est celui de Laurence Boone, managing director et chef Europe de la banque américaine Merril Lynch, nommé au printemps dernier, cela fit un tout petit peu de bruit, la conseillère économique de l’Élysée. Ces gens ont aussi leurs entrées en Europe, bien sûr, comme Benoît Coeuré, au directoire de la Banque centrale européenne.

Bref, ces libéraux qui moquent l’État sont très introduits dans la machinerie ; ils ont l’oreille des ministres et disposent bien souvent de plus de pouvoirs qu’eux.

 

Ces compères trustent aussi des postes universitaires, à Paris-Dauphine notamment (où le Cercle organise un séminaire annuel sur la finance mondiale) mais pas que : Sciences Po, Paris-1, CNAM, HEC, EHESS, Polytechnique. Ils sont à Berlin, à Londres, à Harvard, comme Philippe Aghion, qui joua le rôle de grand gourou lors de l’université d’été du MEDEF. Certains ont la haute main sur les nominations de professeurs : André Cartapanis par exemple préside le jury du concours d’agrégation des profs d’université en sciences économiques. Marxistes s’abstenir…

Cette attention à la formation, cette pression sur le monde de l’éducation, sur les enseignants est forte, assez proche de ce que réalise de son côté l’Institut de l’entreprise (MEDEF). L’objectif visé, la cible prioritaire, pour un Patrick Artus, par exemple (Natixis), ce sont « les 12 000 profs d’éco que compte le pays ».

 

Les liens des gens du Cercle avec les média sont notoires. Ces experts ont table ouverte dans les radios, télés, journaux et autres réseaux sociaux. On les retrouve tous les jours sur Radio Classique, tous les mercredis dans Les Échos. Agnès Bénassy-Quéré chronique à France-Culture, Pastré est à Arte ; ce dernier pige aussi à Fayard. Bertrand Jacquillat est administrateur des PUF. Une belle énergie au service de la pédagogie libérale, qui se déploie en symbiose avec un organe de presse comme Le Monde. Ce quotidien, avec le Cercle, en effet, décerne depuis 2000 le « prix du meilleur jeune économiste », machine à formater la nouvelle génération des économistes français. Le lauréat 2014 est un certain Augustin Lantier (né en 1974) dont la bio sur Wikipédia frise la caricature : fort tropisme américain (MIT, Chicago, New York), créateur de hedge fund et chercheur d’une perspicacité limitée : il déclarait en 2007 que « le danger d’une explosion financière, et donc le besoin de régulation, n’est pas si grand qu’on ne le pense » (Lire son texte dans Les Échos du 27 juillet 2007 : « Le méga-krach n’aura pas lieu » où ce futur meilleur jeune économiste de France 2014 expliquait, dit sa bio, que « les hedge funds comme la titrisation réduisaient fortement les mécanismes conduisant à un effondrement boursier ».)

 

Ces gens du « Cercle » n’étant pas du genre désintéressés, on les retrouve aussi dans les parages de grands groupes ou de banques : Rotschild (Lorenzi), Kering – ex PPR de Pinault (Boone), Natixis, AMF, Total (Artus), BNP-Paribas (Mistral), Bolloré (Roux), SCOR – le groupe d’assurance de Denis Kessler (Trainar), etc. Christian de Boissieu participe à l’Autorité des marchés financiers.

 

Leurs interventions publiques tiennent plus de la prédication que de l’analyse. Et leur antienne se limite en vérité à une dizaine de couplets : démantèlement du Code du travail, coupes dans les dépenses publiques et sociales, accélération des exonérations fiscales pour le capital, libérer le marché, réformer l’État, bing bang social, dédiaboliser l’entreprise, moins taxer les plus-values, repousser l’âge de la retraite… Du classique, pas de quoi décrocher le Nobel d’économie avec cette litanie.

 

Ces nantis, qui naviguent (en première classe) avec la même aisance dans les eaux sarkoziennes ou hollando-vallsiennes, se comportent en apôtres d’une société low cost. Ils font penser à cette phrase de Joseph Stiglitz, prix Nobel 2001 d’économie, dans le mensuel    (2010) : « Les économistes ont fourni le cadre intellectuel utilisé par les régulateurs financiers pour justifier leur inaction. La théorie économique est devenue un monde autosuffisant, une fausse représentation de la réalité. » 

 

Le Cercle des économistes

 

Philippe Aghion ; Yann Algan ; Patrick Artus ; Agnès Bénassy-Quéré ; Francoise Benhamou ; Jean-Paul Betbèze ; Laurence Boone ; Anton Brender ; André Cartapanis ; Jean-Michel Charpin ; Jean-Marie Chevalier ; Hippolyte d’Albis ; Christian de Boissieu ; Pierre-Yves Geoffard ; Patrice Geoffron ; Bertrand Jacquillat ; Jean-Hervé Lorenzi ; Catherine Lubochinsky ; Jacques Mistral ; Olivier Pastré ; Jean Pisani-Ferry ; Jean-Paul Pollin ; Helène Rey ; Dominique Roux ; Christian Saint-Etienne ; Christian Stoffaës ; Akiko Suwa-Eisenmann ; David Thesmar ; Philippe Trainar ; Alain Trannoy ; Pierre Cahuc ; Benoît Coeuré ; Lionel Fontagné ; Pierre Jacquet ; Anne Perrot ; Claire Waysand.

La Revue du projet, n°42, décembre 2014.

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