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Révolution et guerre : des liens indissociables ? Serge Wolikow*

Émergence révolutionnaire et guerre sont intimement liées sous des formes différentes selon les lieux et les époques.

La lecture historique de la guerre de 1914-18 comme matrice de la révolution internationale est aujourd’hui globalement ignorée. Pourtant, les bouleversements géopolitiques comme les ébranlements socioculturels que la guerre a engendrés sont très souvent évoqués dans les ouvrages publiés récemment. L’évitement de la question révolutionnaire empêche de comprendre l’originalité de ce conflit, aujourd’hui trop dissocié de l’histoire politique contemporaine. L’influence de la guerre de 1914-18 sur l’histoire des forces politiques est bien souvent réduite à l’émergence après-guerre des mouvements paramilitaires d’extrême-droite. Le rôle essentiel joué par le conflit mondial dans la recomposition des courants politiques de la gauche et de l’extrême gauche est quant à lui largement sous-estimé. Même les histoires internationales de la révolution évoquent cette guerre comme le décor d’une scène où la révolution se déploie selon sa propre logique. En réalité, guerre et révolution sont imbriquées de telle sorte que l’émergence révolutionnaire est proprement incompréhensible en dehors de sa relation intime avec la guerre, non seulement dans ses origines, mais aussi dans ses formes, son imaginaire et finalement son déroulement.

La guerre, matrice
de la révolution

La guerre est la matrice de la révolution au sens où la révolution prolonge la guerre par d’autres moyens sans jamais s’en affranchir, au moins pendant une décennie, de 1917 à 1927. L’ébranlement de l’ordre politique européen et international est inséparable des effets du conflit mondial qui progressivement mine le système international dont les contradictions politiques et sociales semblaient, dans un premier temps, avoir été surmontées par le basculement dans un conflit militaire généralisé. En 1914 et jusqu’en 1916, le nationalisme et les machines étatiques de guerre confèrent à chaque système la possibilité d’une domination sans précédent sur les peuples convoqués pour se battre les uns contre les autres et sommés de se soumettre à la domination coloniale. Le basculement de 1917 représente un tournant majeur. L’écroulement de l’Empire russe, associé à un immense mouvement de masse des soldats paysans et ouvriers, inaugure un processus de déstabilisation globale qui prend des formes diverses et se propage inégalement selon les pays dans les continents européen et asiatique. On assiste à une reconfiguration majeure de la carte géopolitique dans une partie de ces zones. Le processus révolutionnaire est le plus profond dans les empires multinationaux qui disparaissent et est également indexé sur le sort des armes : victoire ou défaite militaire ont des effets inverses car le nationalisme conforté permet d’étouffer les revendications sociales tandis que la défaite discrédite les groupes dirigeants. Partout, la politisation des masses s’élargit et prend des formes nouvelles. Les mouvements grévistes connaissent une ampleur inédite dans la plupart des pays européens, même en Grande-Bretagne et en France, tandis qu’en Italie ils revêtent la forme d’occupations d’usines et qu’en Allemagne, un an après la Russie, se forment des conseils ouvriers dans les entreprises.

La révolution russe et le communisme de guerre
Pour autant, la révolution russe sous sa forme spécifique d’une prise du pouvoir de l’appareil d’État par une organisation révolutionnaire politico-militaire reste l’exception. Le pouvoir révolutionnaire russe est confronté à la guerre internationale qui se prolonge et qui prend même une ampleur nouvelle avec l’entrée des États-Unis dans le conflit. Ensuite, ce qui va s’appeler le communisme de guerre, de 1918 à 1921, correspond à un moment historique où les mobilisations politiques et militaires se superposent quand elles ne se confondent pas. La guerre civile devient la forme principale de l’affrontement au sein duquel les forces révolutionnaires qui ont pris l’appareil de l’État, loin de le faire disparaître, s’emploient à l’utiliser pour conserver un pouvoir menacé de l’extérieur et de l’intérieur. La transformation sociale et la socialisation des moyens de production passent par la confiscation et la réquisition sous l’autorité du pouvoir politico-militaire tandis que l’appropriation collective par les salariés de leur outil de travail est reportée sine die. Il en va de même des paysans, même si l’accession à l’exploitation libre de la terre leur est promise pour gagner leur soutien politique au pouvoir révolutionnaire. La fin des échanges marchands et du marché est envisagée comme un moyen de répondre aux besoins de la guerre mais aussi de réaliser sans délai une organisation socialiste de la société. Le pouvoir révolutionnaire russe survit contre toute attente en 1919-1920 malgré l’échec des révolutions sociales dans les autres pays européens car il bénéficie d’une grande sympathie dans les milieux populaires des grandes puissances, qui ne peuvent donc intervenir militairement sur le territoire russe comme elles l’entendaient. Le sort de la révolution apparaît encore lié aux exploits de l’Armée rouge lors de la guerre contre la Pologne comme l’atteste l’espérance retrouvée des dirigeants bolcheviks en une prochaine révolution mondiale lors du IIe congrès de l’Internationale en juillet 1920. Après les déconvenues de la révolution allemande en 1923, c’est sur la Chine que se focalisent les prévisions d’une prochaine expansion révolutionnaire. L’échec de 1927 sonne le glas d’un horizon proche : si l’éloignement de la perspective est entériné lors du VIe congrès de l’Internationale, en 1928, le passage obligé par la guerre civile est réaffirmé. Dans la pratique cependant, puis dans l’activité politique formalisée, la lutte contre la guerre va progressivement conduire le mouvement communiste à s’affranchir de cette démarche associant nécessairement révolution et guerre. La lutte antifasciste, même si elle soulève la question de la guerre, conduit à revoir ce schéma qui n’a jamais été complètement et explicitement abandonné avant la Deuxième Guerre mondiale. Il reprend d’ailleurs vigueur au moment des guerres de libération nationale en Asie, en Afrique puis en Amérique latine, des années 1950 aux années 1980. Depuis la Première Guerre mondiale et la Révolution russe, le rapport entre guerre et révolution a beaucoup évolué ; même si cette imbrication constitue un lourd héritage dans la perspective d’une révolution démocratique durable.

*Serge Wolikow est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l'université de Bourgogne.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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