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Première Guerre mondiale et mutation du salariat, Jean-Louis Robert*

Un des paradoxes apparents de cette période est que la classe ouvrière paraît dispersée, bouleversée, segmentée. Et pourtant la conscience de classe, par des médiations complexes, ne cesse de croître.

La Première Guerre mondiale s’accompagne d’une mobilisation de l’économie et de la société par l’État : c’est la guerre totale. La priorité est alors à la production de guerre, à une production de masse qui doit vite se développer après un temps de désorganisation grave.
Les premiers mois de la guerre sont, en effet, marqués par une chute brutale de la main-d’œuvre employée dans les usines, les services ou les commerces, et une hausse massive du chômage. La mobilisation des jeunes hommes par l’armée est l’explication première de ce phénomène qui s’accompagne d’une baisse brutale des salaires par les patrons.
Mais très vite, l’état-major réclame toujours plus d’armes, de munitions, de canons, puis des chars, des avions… Des mécanismes complexes sont mis en place pour retrouver une main-d’œuvre : diverses lois permettent de faire revenir dans les usines de guerre des centaines de milliers d’ouvriers qualifiés mobilisés ; l’embauche des femmes est également massive ; la main-d’œuvre étrangère et coloniale se développe aussi, bien qu’à un moindre niveau.

Développement massif des usines de guerre
Toujours est-il qu’en 1916, le niveau de main-d’œuvre active, industrielle et commerciale, de la veille de la guerre est retrouvé, puis largement dépassé en 1917-1918. Mais la situation des secteurs professionnels est bouleversée : la métallurgie (le cœur de l’usine de guerre) triomphe, dépassant pour la première fois le textile-habillement qui recule. L’industrie chimique, mais aussi plus inattendu le personnel des banques et assurances, prennent une forte extension. Le bâtiment, le commerce et le livre régressent.
Le développement massif des usines de guerre est le fait des entreprises privées, les arsenaux de l’État n’y suffisant pas. Une énorme accumulation de capital, au bénéfice de quelques-uns, se produit : que l’on songe à Citroën ou Renault dont les usines connaissent une formidable expansion. Ces industriels bénéficient aussi de prix élevés dès lors qu’ils répondent aux exigences de production de l’armée.
Mais la priorité absolue donnée à la production favorise aussi occasionnellement les ouvriers des usines de guerre. Pour éviter les grèves et les conflits, l’État est parfois amené à faire pression sur les patrons pour qu’ils cèdent, au moins partiellement, aux revendications ouvrières. Et ce d’autant que le ministre de l’armement contrôle à sa guise les ouvriers détachés du front.

Une nouvelle conception des rapports sociaux
Ce contexte s’accompagne d’une visée à plus long terme, particulièrement en France ; non sans lien avec le fait que de 1915 à 1917 le ministre de l’armement est le socialiste Albert Thomas. Il veut se saisir de la guerre pour créer les conditions favorables à une économie française moderne et à une production efficace. Il multiplie les moyens pour que l’usine soit rationalisée, standardisée et ait un haut niveau de productivité. La chaîne et les ouvriers spécialisés (OS) apparaissent. À court terme, cela répond aux exigences de l’armée qui veut minimiser le nombre d’ouvriers rappelés à l’arrière. Mais au-delà, c’est à un vrai projet à long terme que s’attache le ministre. À la modernité de la production s’ajoute une nouvelle conception des rapports sociaux : patronat et salariat doivent collaborer pour que cette modernisation se développe de manière satisfaisante. Il convient donc d’assurer aux ouvriers des conditions de travail améliorées et une forme de représentation : ce sont les délégués d’atelier que les usines de guerre se voient contraintes de mettre en place.
Des forces – notamment à la direction de la CGT qui s’est ralliée à la défense nationale et à des formes d’union sacrée – veulent se saisir de cette démarche pour mettre en place un syndicalisme de présence ou de collaboration. Mais cette démarche se heurte à de nombreuses résistances et des alternatives apparaissent.

La croissance de la conscience de classe
Un des paradoxes apparents de cette période est que la classe ouvrière paraît dispersée (pour part au front, pour part à l’arrière), bouleversée par les incessantes mutations de main-d’œuvre, segmentée entre civils, mobilisés, femmes, étrangers – sans compter l’apparition dans les usines nouvelles des ouvriers spécialisés (OS), qui n’héritent pas immédiatement de la culture ouvrière des métiers. Et pourtant la conscience de classe, par des médiations complexes, ne cesse de croître. Cela tient en partie à des causes attendues : le débat sur le pacifisme qui parcourt aussi le monde ouvrier, la revendication de hausse des salaires pour atténuer les effets d’une cherté de la vie brutalement croissante. Mais il faut faire également toute sa place aux systèmes de représentations dans ce temps de guerre, marqués par le primat absolu de la morale de guerre. Tout s’ordonne en un conflit entre le combattant et le profiteur. Le langage de la guerre définit rapidement le premier des profiteurs : le marchand de canons. La lutte contre l’exploitation patronale devient alors, aussi, la lutte contre celui qui s’enrichit du drame de la guerre. Mais dès lors c’est bien « lutte » qui s’impose.
La guerre est ainsi marquée par des luttes sociales considérables. Les grèves de 1917 et 1918 sont d’une ampleur supérieure aux grèves de 1906 ou 1910. De grandes grèves, tant féminines que masculines, éclatent dans de nombreux secteurs, de la métallurgie à l’habillement et du bâtiment aux banques. Dans la région parisienne, la couronne des usines de guerre devient le lieu de mouvements incessants. Les ateliers sont parfois occupés, des manifestations éclatent. L’institution des délégués d’atelier qu’Albert Thomas voulait collaborative est alors détournée par les ouvriers révolutionnaires. Ce sont ainsi les délégués d’atelier de la Seine qui appellent à la grande grève de la métallurgie parisienne de mai 1918.
Ces grèves souvent spontanées, rarement lancées par les directions syndicales, sont fréquemment des succès. Car là encore l’État fait pression pour que la grève s’éteigne rapidement. Toutefois lorsque le conflit lui semble menacer la défense nationale, l’État pratique une vive répression, en particulier en renvoyant au front les ouvriers mobilisés grévistes. De plus une majorité des ouvriers reste, dans tous les cas et même lorsqu’ils aspirent à la paix, attachée à la défense de la patrie républicaine.
Ainsi apparaît un chemin alternatif au syndicalisme de présence : celui d’une action directe et d’une lutte sociale vive qui s’accompagnent de manière croissante après la guerre d’une expression révolutionnaire. Mais les deux chemins procèdent bien des mêmes conditions : l’importance de l’usine de guerre, l’importance de la mobilisation économique et la présence forte de l’État. Il est frappant d’ailleurs de voir que la quasi-unanimité de la CGT (réformistes ou révolutionnaires) se fait en novembre 1918 sur l’adoption d’un programme minimum qui manifeste un productivisme aigu (« le développement ininterrompu de l’outillage national ou industriel ») et exige la nationalisation de pans entiers de l’économie. Un programme qui marquera tout le XXe siècle.
La guerre a entraîné des mutations vives de la main-d’œuvre et de l’organisation du travail. Le « métallo » en est la plus forte image symbolique, qui au sortir de la guerre fait figure privilégiée d’une classe ouvrière, certes plus hétérogène que jamais et extrêmement divisée politiquement, mais qui ressort du conflit avec le sentiment que sa place est désormais au cœur du pays. Et ce même si l’immédiat après-guerre est marqué par une contre-offensive libérale.

*Jean-Louis Robert est historien. Il est professeur émérite à l’université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014

 

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