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Réhabiliter les fusillés pour l’exemple : encore une occasion manquée, Guy Fischer*

La juste révolte de simples soldats, nationaux et étrangers, jetés avec un cynisme absolu dans l’arène meurtrière des tranchées par un capitalisme insoucieux de leur sort n’est toujours pas reconnue.

En pleine période du centenaire de la Grande Guerre, les nombreuses publications ou émissions qui fleurissent de toutes parts nous invitent à revisiter cet événement. Malheureusement, peu nombreuses sont celles qui permettent une vision historiquement complète des tenants et aboutissants de ce conflit.

Dans un monde à l’époque en pleine contradiction entre le développement d’une industrie moderne et un monde rural resté archaïque, les grandes puissances se sont affrontées pour le partage des richesses, des marchés et des ressources, pour la conquête des colonies, pour la recomposition des sphères d’influence.
Cette guerre fut une accumulation d’horreurs pour les soldats comme pour les civils. Censée être courte, elle montra vite l’état d’impréparation des gouvernements et des élites qui durent improviser une guerre de plus en plus meurtrière pour les soldats au service des profiteurs de guerre.

Fusillés pour l’exemple
Ceci fit naître ou croître des résistances, des prises de conscience. « Guerre à la guerre », le slogan de Barbusse, commença à conquérir les cœurs de nombreux soldats, conscients d’être la piétaille, les sacrifiés au cœur d’une boucherie sans nom.
La question des « fusillés pour l’exemple » s’inscrit en plein dans cette double et funeste problématique mal assumée : à l’époque, le commencement de révolte des simples soldats, nationaux et étrangers, jetés avec un cynisme absolu dans l’arène meurtrière des tranchées par un capitalisme insoucieux de leur sort ; plus tard, y compris à présent, le refus d’analyser historiquement les causes et conséquences de cette guerre.
Ces soldats furent passés par les armes après des conseils de guerre improvisés et sommaires et sous des prétextes divers : sentinelle endormie, insulte à officier, battue en retraite sans autorisation, mutinerie, désertion… sans compter, malheureusement, ceux qui furent abattus par un officier à bout portant au détour d’une tranchée, soit pour rébellion, soit, ne l’oublions pas, pour leur appartenance connue à des organisations ouvrières militant contre la guerre.
Selon les travaux les plus récents, le nombre des fusillés pour l’exemple est évalué à plus de 600 pour plus de 2 500 condamnations à mort prononcées sur 140 000 jugements.
Dès la fin de la guerre de 14, les familles de fusillés, relayées par différentes associations (dont l’ARAC, la Ligue des droits de l’homme et la Libre-Pensée) ont exprimé la revendication de les réhabiliter. Une quarantaine l’a été par la justice (Cour de Cassation) dans l’entre-deux-guerres, dont certains dès janvier 1921.
Cette revendication a connu un regain en novembre 1998 lorsque lors d’une cérémonie sur le plateau de Craonne, Lionel Jospin, alors premier ministre, avait souhaité que les soldats « fusillés pour l’exemple […], victimes d’une discipline dont la rigueur n’avait d’égale que la dureté des combats […], réintègrent aujourd’hui notre mémoire collective nationale. »
Dix ans plus tard, devenu président de la République, Nicolas Sarkozy qui avait auparavant, comme l’ensemble de la droite, vivement protesté contre cette déclaration, nuançait fortement sa position le 11 novembre 2008 en laissant entendre qu’il n’était pas hostile à une réflexion sur la question. Quoi qu’il en soit, les gouvernements qui se sont succédé ont toujours conclu à la nécessité de « faire un tri » entre ces jeunes gens, selon qu’ils soient présumés déserteurs, mutins, droit commun…

Pour une réhabilitation collective et publique
C’est la raison pour laquelle, avec mon groupe, nous avions redéposé en 2011 un texte proposant une réhabilitation collective et publique des fusillés pour l’exemple. Pour 650 d’entre eux environ, notons qu’il existe un dossier et des témoignages écrits, à l’instar du sous-lieutenant Jean-Julien Chapelant, Rhodanien réhabilité grâce aux efforts des associations et de sa famille.
Je profite de cet exemple pour rappeler que d’importantes associations se sont investies de longue date dans ce combat pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple : l’ARAC (Association républicaine des anciens combattants), l’Union pacifiste de France, le Mouvement de la Paix et bon nombre de sections de la Ligue des droits de l’homme, la Libre-Pensée.
Lorsque nous avons examiné ce texte, le 19 juin dernier, dans un souci d’apaisement notre rapporteur, Michèle Demessine, a défendu un amendement sur notre propre texte (qui défendait une réhabilitation collective et sans condition) afin de le remplacer simplement par : « La Nation rétablit dans leur honneur les soldats de la Première Guerre mondiale fusillés pour l’exemple ». Cet amendement précisait en outre que « ... leurs noms peuvent être inscrits sur les monuments aux morts » (et non sont inscrits, tel que formulé dans la version originale). Cette rédaction comportait également, à mon sens, l’avantage de ne pas troubler nos débats par la question récurrente des lois dites « mémorielles ». En effet, nous nous placions en l’espèce sur un texte de portée beaucoup plus symbolique que normative, à l’instar de ce qui avait été fait au Royaume-Uni. Malgré tout, au terme d’un débat qui n’a pas pris en compte nos concessions, donnant à entendre au contraire des positions militaristes rigides, somme toute peu différentes de celles qui prévalaient à l’époque de la Grande Guerre, notre proposition de loi a été rejetée. Le gouvernement s’est contenté de proposer qu’une salle soit dédiée à ces hommes au sein du Musée de l’Armée à Paris…
Il y aurait beaucoup plus à dire sur cette affaire emblématique. Je me bornerai, en l’espace qui m’est imparti, à constater que les préjugés ont la peau dure et que la vieille France des Versaillais n’en a pas fini avec notre peuple et ses martyrs. Alors, nous, les héritiers des Communards, ne craignons pas de rétorquer : « … tout ça n’empêche pas, Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte ! » 

*Guy Fischer est sénateur honoraire (PCF) du Rhône. Il nous a quittés peu de temps après avoir écrit cet article.

La Revue du projet, n° 41, novembre 2014
 

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