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Gauche : une fin rêvée, Alain Vermeersch

La période des congés a vu le débat sur l’avenir de la gauche s’accélérer. Les propos de Manuel Valls sur « la fin de la gauche », ses discours aux universités d’été du MEDEF et du PS et le remaniement du gouvernement en ont été les points d’orgue.

« La gauche peut mourir »
Interrogé à l’issue du conseil national du Parti socialiste (14/06), Manuel Valls déclarait ceci : « J’en ai appelé à la responsabilité. La gauche peut disparaître et la France peut se défaire tant il y a une succession de crises, crise économique, crise d’identité, crise culturelle. Face à cela, il faut tenir bon, dans la durée ». Michel Wieviorka dans une tribune dans Rue 89 (15/06) lui répond « Comment le Parti socialiste pourrait-il rester lui-même tout en se transformant ? Où est la nouveauté, où sont les possibilités de renouveau s’il s’agit, simplement… de laisser agir un gouvernement dont le cap repose sur un pari économique qui n’est pas spécialement de gauche… La gauche qui se meurt doit-elle se survivre à elle-même, ne s’agit-il pas plutôt d’en imaginer une autre ? » Gaël Sliman commentant un sondage (Le Parisien 06/09) sur la situation du PS (« un grand cadavre à la renverse ») et la menace de son éclatement, remarquait pour sa part que 77 % des Français estiment « que le Parti socialiste est menacé d’éclatement » 57 % des sympathisants de gauche et un sympathisant socialiste sur deux (48 % contre 49 %).
Aude Lancelin (Le Nouvel Observateur 05/07) peut imaginer alors que « brandir le spectre d’une disparition pour faire abandonner au PS ce qui lui reste de sa mission originelle, au minimum, de compenser le déséquilibre des forces entre capital et travail, voilà qui ne manque pas d’audace ». Elle ajoute plus loin : « Le philosophe Jacques Rancière déclare lui aussi que le sujet est clos, hélas, dans la mesure où le PS a réussi sa ”tâche historique” consistant à ”liquider la gauche”». Manuel Valls est remarquablement cohérent, relève Pascal Dewitt. Il y a quelques années, il expliquait que le socialisme était une « langue morte », et il envisageait de changer le nom du parti. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun référent de gauche dans son discours.

Un parti socialiste divisé
Michel Noblecourt (Le Monde 10/09) constate : « La majorité [...] est comme en apesanteur, écartelée entre les injonctions du président et du premier ministre, martelant qu’il n’y a pas d’« alternative » à leur politique, et l’exaspération croissante, au parlement comme à la base, de ceux qui récusent à la fois la méthode et la stratégie, jugeant la première autoritaire et la seconde iconoclaste ou dangereuse. Au point de plonger la gauche en général, et le PS en particulier, dans un état délétère fait de dépression et de défiance. »
On peut dire que depuis ce discours de Valls, les déclarations d’allégeance ou de défiance se multiplient. « Il y a une gauche nihiliste et destructrice qui maintient un projet alternatif » développe Christophe Caresche. Laurent Baumel (Gauche populaire) répond : « Je partage le constat alarmiste de Manuel Valls, son diagnostic clinique. Mais c’est de la politique actuelle qu’elle mène que la gauche peut mourir ». Dès lors, Alba Ventura (RTL 16/06) peut souligner : « À droite, on pense qu’on règle les problèmes avec un leader. À gauche, on croit encore que le collectif le sauvera. Des deux côtés, il y a des fractures. L’UMP s’interroge sur un rapprochement avec les centristes. Le PS est secoué par des divisions entre des sociaux-libéraux et l’aile gauche du PS. » La revue L’économie politique titre son dernier numéro de juillet « Pour une politique économique de gauche. Est-ce faisable ? » Éloi Laurent imagine qu’une politique économique de gauche au XXIe siècle devrait « se donner le développement humain comme horizon, l’État-providence comme moyen et le progrès comme discours ». Commentant le remaniement du gouvernement (Mediapart 05/09) Liêm Hoang Ngoc (Les socialistes affligés) peut souligner que « cet acte d’autorité est l’illustration du putsch idéologique imposé par l’exécutif à son camp. Ce putsch est d’autant plus remarquable qu’il relève du coup d’État permanent que permettent de réaliser les institutions de la cinquième République, jadis dénoncées par François Mitterrand. Ces institutions de la cinquième République sont résolument à bout de souffle. Elles ne permettent pas à la représentation nationale de véhiculer le mécontentement populaire, comme cela se fait dans toute démocratie représentative. »

Le parti socialiste est-il toujours la « gauche » ? Un totem et un tabou
Pour le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, « Être de gauche, c’est être efficace, recréer les conditions pour investir, produire et innover » (Le Parisien 02/09). Il recycle ainsi une formule de Gérard Schröder de 1997 : « La politique économique n’est ni de droite ni de gauche, elle est bonne ou mauvaise. » L’ambition de cette gauche devient seulement de faire mieux, d’être plus efficace que la droite. Le modèle est celui de la gauche version Tony Blair et Gordon Brown.
Michelle Cotta dans son éditorial (Nouvel Économiste 04/09) analyse le changement de paysage dessiné par Hollande et Valls. « Fonder un progressisme des temps modernes, est-ce possible chez les socialistes, sans que le parti éclate, sans que le gouvernement ne soit mis en minorité par les siens ? La France vient d’assister à une mutation sans précédent des dogmes, à l’explosion des tabous. Elle a fait son congrès de Bad-Godesberg… Ça passe ou ça casse. » Mathieu Croisandeau relève de son côté (Nouvel Observateur 04/09) « Qui est de gauche, qui ne l’est pas ? Et surtout qui le décrète ? La gauche n’a pas besoin de totems, ni de tabous pour éprouver la force de ses convictions. » Pour Jacques Julliard « Les grands absents de La Rochelle, c’étaient les classes populaires. À la fois totem et tabou. Totem, parce qu’on les invoque à chaque instant. Tabou, parce qu’on se garde bien de se mêler à elles… J’avoue que cette fracture entre la gauche et le peuple me préoccupe plus que les multiples fissures à l’intérieur du PS. » Le peuple invisible de Rosanvallon en somme. Frédéric Dabi analyse l’enquête réalisée par l’IFOP pour l’Humanité (Atlantico 14/09) « Il est frappant de constater que 74 % des personnes sondées estiment que la politique suivie par (l’exécutif) n’est pas de gauche. Pour 71 % de ces gens de gauche interrogés, une politique de gauche répondant à leurs attentes est possible. Sur le plan des valeurs on observe une très grande proximité de points de vue entre sympathisants PS et sympathisants Front de gauche. »  

La fin du clivage
gauche-droite ?

Interrogé par Libération, Jean-Marie Le Guen assure que « les Français ne veulent pas une politique plus à gauche. Il faut donc poser la question à la gauche de la gauche : à quoi servent-ils s’ils ne sont là que pour faire battre le candidat socialiste au premier tour ? D’autant que, pour l’emporter face à l’extrême droite, le candidat de la gauche au second tour de la présidentielle devrait bénéficier de voix de droite. Je crois que personne n’a complètement mesuré ce que la tripolarité signifie sur le plan politique et institutionnel. On continue à réfléchir dans le cadre d’un rapport gauche-droite classique. Or ce modèle est totalement dépassé. »
Un constat que réfute Florent Gougou « L’apparition des partis écologiques et des partis de droite radicale anti-immigrés a profondément restructuré les systèmes de partis nationaux. Ils ont contribué à la redéfinition du principal axe de conflit partisan : dominé hier par le clivage gauche/droite et le clivage religieux. L’opposition gauche/droite a été remodelée par l’émergence d’une nouvelle ligne de fracture entre une gauche culturellement libérale et une droite autoritaire et ethnocentriste. Cela aboutit à la formation d’un nouveau système partisan caractérisé par une tripartition entre un bloc de gauche, un bloc de droite et un bloc d’extrême droite. » Rappelons ce qu’en disait Nonna Mayer au lendemain des élections municipales (Le Monde 27/03) « Cette tripartition n’abolit pas le clivage gauche-droite pour autant et celui-ci structure aussi les votes pour le FN. Neuf Français sur dix acceptent toujours de se situer et de situer les partis sur la classique échelle gauche-droite. Ils classent massivement tant Marine Le Pen que son parti dans les cases de droite (respectivement 88 % et 85 %, dont plus de 60 % dans la toute dernière case à droite). Les électeurs sarkozystes sont comme ceux de Marine Le Pen, sur des positions à la fois ethnocentristes et autoritaires. La ligne de clivage, sur le droit de vote des étrangers ou la répression de la délinquance, passe entre la gauche et la droite dans son ensemble, non entre droite modérée et droite extrême. » Cela dément les idées émises par des commentateurs et des hommes politiques qui théorisent la fin de ce clivage gauche-droite et prétendent pouvoir s’en passer.

Frédéric Lordon l’affirme (Le Monde diplomatique 09/2014) : « Sauf la rage identitaire qui pense pouvoir fondre, et faire disparaître, la gauche et la droite dans la francité éternelle, sauf l’aveuglement du parti des gestionnaires qui, croyant “dépasser la gauche et la droite”, ne fait que reproduire la droite, sauf les confusions médiatiques de la gauche et de ses partis, sauf l’action néfaste de quelques “assassins politiques” qui, tout en feignant de le redouter, n’ont rien tant en vue que de tuer la gauche, cette idée ne peut pas mourir. Elle n’a que deux siècles, elle est de prime jeunesse, le cours des choses ne cesse de lui donner raison, le scandale du temps présent l’appelle impérieusement. L’avenir lui appartient. » Dans son discours à la Fête de l’Humanité, Patrick Le Hyarick ne pouvait pas mieux dire : « Une gauche qui ne saurait être laissée aux mains de l’usurpateur, Monsieur Valls. N’usurpe-t-il pas le beau mot de “Gauche” au point qu’avec lui, droite et gauche se confondent ? La gauche, c’est une diversité d’opinions, animées des mêmes valeurs, partageant le même idéal d’égalité, de solidarité, de justice. La gauche, c’est l’union et le rassemblement du monde du travail et de la création, pas le renforcement de la dictature de la finance. »

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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