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Le nouvel âge de l’automatisation, Bernard Stiegler*

L’automatisation provoque une métamorphose du monde industriel qui remet en cause les notions d’emploi et de consommation et invite à analyser la valeur du savoir.

Dans Automation et humanisme, Georges Elgozy, voyant venir l’informatique comme science et technologie des automatismes, annonçait en 1968 un changement majeur dans le devenir de l’humanité. Vingt-cinq ans plus tard, le 30 avril 1993, l’avènement du Web et de « l’écriture réticulaire » selon une expression de Clarisse Herrenschmidt (dans Les Trois écritures : Langue, nombre, code) concrétisait cette intuition en déclenchant un processus de transformation planétaire dont on peine encore à qualifier et à mesurer les effets, mais dont il ne fait plus de doute qu’il conduit à une généralisation des automatismes dans toutes les dimensions de l’existence – des plus individuelles aux plus collectives, de la vie privée la plus intime aux processus de production des biens matériels et à la sphère publique constituant la res publica. C’est dans ce contexte très inédit que le ministère du redressement productif lançait il y a un an un plan robotique.

Le pire masque le meilleur et réciproquement
Si la question de l’automatisation accompagne toute l’histoire de la société industrielle, et même la précède s’il est vrai que c’est l’automate de Vaucanson qui l’annonce autant que la machine à vapeur, elle se présente de nos jours sous un angle absolument neuf : avec la numérisation de toutes les relations (à soi, aux autres, aux choses, à l’espace, au temps), les automatismes sont désormais présents dans la plupart des activités humaines – que les humains en soient conscients ou non.
C’est sur cette base encore massivement impensée et peu préparée que s’opère une mutation industrielle d’une immense ampleur où, comme toujours, le pire masque le meilleur et réciproquement : la dissémination et l’intégration des technologies numériques qui conduit à l’automatisation généralisée provoque au sens strict une métamorphose du monde industriel (Francis Jutand, La métamorphose numérique).
Au sein de cette métamorphose se présentent les termes opposés d’une alternative.
L’automatisation généralisée a et aura des effets dans tous les domaines : production, enseignement, médecine, commerce, transports, recher­che scientifique, édition et presse, relations sociales, vie quotidienne domestique, vie politique, relations intergénérationnelles, géopolitique, géoéconomie, diplomatie, politiques militaires, etc.
Quant à la robotisation de la production, elle pose de toute évidence l’immense problème du modèle économique de l’industrialisation à venir dans son ensemble : si les robots remplacent les employés, qui consommera ce que produiront les robots, et avec quelles ressources ?
Une telle question montre que les notions d’emploi et de consommation ne sont peut-être plus appropriées pour une entrée durable dans le monde qui émerge. De fait, elles ont été forgées à une époque où la solvabilité de la production reposait sur l’emploi de masses de producteurs dotés d’un pouvoir d’achat qui les constituaient du même coup en masses de consommateurs. Or ce compromis à la fois économique et politique autour du pouvoir d’achat était fondé sur une automatisation restreinte, cependant que l’ère de l’automatisation généralisée dans laquelle nous entrons renverse irréversiblement l’état de fait en quoi cette automatisation restreinte aura consisté jusqu’au début des années 1970.

Deux voies opposées
pour envisager l’avenir
de l’automatisation

L’automatisation permet de gagner du temps, c’est-à-dire aussi de l’argent. Mais le temps n’est pas seulement de l’argent : c’est aussi par exemple le temps de savoir – et d’apprendre, c’est-à-dire d’augmenter sa « puissance d’agir », si l’on parle avec Spinoza, ou sa « capacitation », si l’on parle avec Amartya Sen. Pour le dire autrement et de façon tranchée : il y a deux voies opposées pour envisager l’avenir de l’automatisation (et le réel est en général une composition entre de tels opposés) :
• l’une permet de gagner et de redistribuer de l’argent par une conversion monétaire immédiate du temps ainsi gagné ;
• l’autre permet de produire, de gagner et de redistribuer du temps qui n’est pas directement transformable en argent.
La seconde voie consiste à libérer du temps mécanisable et automatisable pour gagner du temps qui n’est ni mécanisable ni automatisable parce qu’il est incalculable, et constitue le temps de la singularité – raison pour laquelle il n’est précisément pas directement convertible en monnaie.
La première voie, qui transforme directement le temps en argent (selon le célèbre « sermon » de Benjamin Franklin), et qui appréhende le temps comme étant essentiellement réductible à un calcul, a produit une société basée sur une valeur d’usage elle-même immédiatement transformable en valeur d’échange. Or ce modèle a atteint sa limite au cours de la dernière décennie.
Là est le cœur de la crise de 2008, elle-même inscrite dans la métamorphose en cours : celle-ci a montré que la valeur d’usage, comme valeur qui s’use, conduit à l’usure globale, y compris comme organisation fondamentalement spéculative de l’économie, où l’insolvabilité devient systémique et généralisée – et Nietzsche avait anticipé ce devenir sous le nom de nihilisme, c’est-à-dire comme destruction de toutes les valeurs.
C’est dans le contexte critique de cette crise sans précédent que l’on parle de nos jours d’une société reposant sur un développement nouveau et généralisé des savoirs. Un savoir produit une valeur qui ne se dévalue pas avec le temps : ce n’est pas une valeur d’usage, mais une valeur pratique. Cela signifie qu’un savoir n’est pas réductible à son utilité formalisée par un usage : si tel était le cas, il s’userait avec le temps.
Le savoir, une valeur non marchande
Les pratiques nouvelles de contribution qui ont émergé avec l’écriture réticulaire depuis une vingtaine d’années ont largement mis en relief cette valeur non marchande que constitue le savoir. Qu’une valeur ne soit pas réductible à sa fonction marchande ne signifie pas qu’elle est inutile, ni donc qu’elle ne comporte aucune vertu économique, ni qu’elle n’a pas aussi une valeur marchande, bien au contraire : comme l’a montré Paul Valéry, la « valeur esprit », qui est la condition de la richesse sous toutes ses formes, est aussi ce que produit la richesse sous toutes ses formes. Mais cette production ne peut pas et ne doit pas être convertie directement en valeur d’échange – car si elle l’est, comme le montre là encore Valéry, la valeur esprit, qui est la valeur pratique en tant qu’elle n’est pas réductible à une simple valeur d’usage, baisse inéluctablement.
Cette question de la valeur peut et doit être analysée en termes d’entropie et de néguentropie. En tant que gain de temps possible, et selon la manière dont ce gain est valorisé (comme valeur d’usage ou comme valeur pratique), l’automatisation, en tant qu’elle permet des gains de temps qui peuvent être soit dilués dans une constante augmentation de la vitesse et de la calculabilité, soit investis dans le temps des savoirs qui dépassent cette usure du temps, permet soit d’augmenter l’entropie, c’est-à-dire la dévalorisation et la destruction du système produisant l’automatisation, soit au contraire de la limiter en augmentant la néguentropie, c’est-à-dire la diversité des capacitations et des formes de savoirs fondées sur ce que la philosophie nomme l’autonomie.
Faute de répondre à ce genre de questions, la robotisation de la production, qui est inéluctable, conduira à des contradictions économiques telles qu’elles se traduiront par une guerre économique encore plus vive qu’aujourd’hui – qui pourrait alors conduire au chaos.

Introduction au séminaire de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur.

*Bernard Stiegler est philosophe.
Il est directeur de l’IRI.
La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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