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La sortie du capitalisme a-t-elle commencé ? Débat autour d'un texte d'André Gorz

La  proposition de joindre au dossier un texte du philosophe André Gorz a suscité un débat dans la rédaction entre Amar Bellal et Yann Le Pollotec dont nous vous rendons compte.

Extrait du texte du philosophe André Gorz (1923-2007),
La sortie du capitalisme a déjà commencé, en ligne sur le site d’EcoRev

«Il n’était pas difficile de privatiser et de monopoliser des contenus immatériels aussi longtemps que connaissances, idées, concepts mis en œuvre dans la production et dans la conception des marchandises étaient définis en fonction de machines et d’articles dans lesquels ils étaient incorporés en vue d’un usage précis. Machines et articles pouvaient être brevetés et la position de monopole protégée. La propriété privée de connaissances et de concepts était rendue possible par le fait qu’ils étaient inséparables des objets qui les matérialisaient. Ils étaient une composante du capital fixe. Mais tout change quand les contenus immatériels ne sont plus inséparables des produits qui les contiennent ni même des personnes qui les détiennent ; quand ils accèdent à une existence indépendante de toute utilisation particulière et qu’ils sont susceptibles, traduits en logiciels, d’être reproduits en quantités illimitées pour un coût infime. Ils peuvent alors devenir un bien abondant qui, par sa disponibilité illimitée, perd toute valeur d’échange et tombe dans le domaine public comme bien commun gratuit – à moins qu’on ne réussisse à l’en empêcher en en interdisant l’accès et l’usage illimités auxquels il se prête [...].  Tout ce qui est traduisible en langage numérique et reproductible, communicable sans frais, tend irrésistiblement à devenir un bien commun, voire un bien commun universel quand il est accessible à tous et utilisable par tous. N’importe qui peut reproduire avec son ordinateur des contenus immatériels comme le design, les plans de construction ou de montage, les formules et équations chimiques ; inventer ses propres styles et formes ; imprimer des textes, graver des disques, reproduire des tableaux. Plus de deux cents millions de références sont actuellement accessibles sous licence creative commons. Au Brésil, où l’industrie du disque commercialise quinze nouveaux CD par an, les jeunes des favelas en gravent quatre-vingt par semaine et les diffusent dans la rue. Les trois quarts des ordinateurs produits en 2004 étaient autoproduits dans les favelas avec les composants de matériels mis au rebut. Le gouvernement soutient les coopératives et groupements informels d’autoproduction pour l’auto-approvisionnement. Claudio Prado, qui dirige le département de la culture numérique au ministère de la Culture du Brésil, disait récemment : « L’emploi est une espèce en voie d’extinction… Nous comptons sauter cette phase merdique du XXe siècle pour passer directement du XIXe au XXIe ». L’autoproduction des ordinateurs par exemple a été officiellement soutenue : il s’agit de favoriser « l’appropriation des technologies par les usagers dans un but de transformation sociale ». La prochaine étape sera logiquement l’autoproduction de moyens de production [...].
Les outils high-tech existants ou en cours de développement, généralement comparables à des périphériques d’ordinateur, pointent vers un avenir où pratiquement tout le nécessaire et le désirable pourra être produit dans des ateliers coopératifs ou communaux ; où les activités de production pourront être combinées avec l’apprentissage et l’enseignement, avec l’expérimentation et la recherche, avec la création de nouveaux goûts, parfums et matériaux, avec l’invention de nouvelles formes et techniques d’agriculture, de construction, de médecine, etc. Les ateliers communaux d’autoproduction seront interconnectés à l’échelle du globe, pourront échanger ou mettre en commun leurs expériences, inventions, idées, découvertes. Le travail sera producteur de culture, l’autoproduction un mode d’épanouissement. »

Amar Bellal : « trop optimiste »
Le texte semble sous-estimer la réalité des rapports de forces et semble verser dans un spontanéisme « optimiste ». Il interroge aussi quant à la crédibilité technique des scénarios décrits : il y a des verrous technologiques et des problèmes d’échelle (épuisement des matières premières, impasse sur les besoins basiques de milliards d’êtres humains et les nécessaires équipements de grande échelle dans le monde) qui restent d’une redoutable difficulté, et cela, si on veut être sérieux, on ne peut pas le balayer d’un revers de main. Pensons à « l’économie hydrogène » vantée par le gourou Jeremy Rifkin qui nous explique depuis des années qu’une révolution technologique est en marche, révolution qui finalement n’est jamais venue et qui ne viendra jamais, à moins d’une découverte majeure en physique. Le problème ici, c’est qu’on peut toujours vendre du rêve sur une supposée découverte imminente qui réglera les derniers obstacles technologiques, et enclenchera un cercle
vertueux de révolution-émancipation-sortie-du-capitalisme. Les potentialités du numérique sont réelles, et se manifestent déjà dans notre quotidien, il est indéniable que c’est porteur de nouvelles émancipations. Il y a tout un dossier sur ces potentialités dans le dernier numéro de Progressistes ; Mais dire cela ne suffit pas car le capitalisme a encore plein de tours dans son sac et plusieurs temps d’avance, il reste très créatif concernant les systèmes d’aliénation quelles que soient les ruptures technologiques en cours. Le numérique offre ainsi d’énormes opportunités de contrôler massivement les populations, d’orienter encore plus les consommations, de manipuler et de dépolitiser des millions de citoyens… Tout est une question de bataille politique et de rapport de forces pour orienter ces progrès au service de l’humain. Et bien comprendre les enjeux autour de ces technologies, en se gardant de verser dans la prophétie ou le spontanéisme.

 

Yann Le Pollotec : « des idées nouvelles »
Je crois que la question n’est pas d’être optimiste ou pessimiste, ou de dire que techniquement c’est possible ou pas. À vrai dire, je me souviens que nous avions eu le même type de débat au Parti, lors de l’émergence d’Internet et du Web en 1992-1994, alors que le minitel était à son apogée, avec les mêmes types d’objection. Et à l’époque nous avons prudemment, en partie, raté le train de l’Histoire, embourbés que nous étions dans un hermétique affrontement entre les tenants de la révolution scientifique et technique et les partisans de la révolution informationnelle.
Après, sur les potentialités techniques, il est toujours difficile de se prononcer a priori : lorsque Von Braun faisait mumuse dans son jardin avec des fusées artisanales en 1929, il était surréaliste de parier que 40 ans plus tard, le même réaliserait une fusée qui allait emmener trois hommes sur la Lune.
Je crois qu’au contraire nous devons nous nourrir de tout ce qui s’écrit là dessus, que cela soit feu André Gorz, Yann Moulier-Boutang, Bernard Stiegler, Antonio Négri, Pierre Dardot, Christian Laval, Thanh Nghiem, Richard Stallman et même Chris Anderson et Jeremy Rifkin. Ni pour en faire des vérités d’évangile, ni pour dénoncer leur hérésie, mais tout simplement parce que leurs idées sont dans le débat public et que des milliers d’hommes et des femmes se reconnaissent ou pas en elles et agissent en fonction d’elles. Donc, à l’image de Marx avec sa lecture critique d’Adam Smith et de Hegel, faisons un travail critique sur ces auteurs et je pense que cela nous ouvrira beaucoup d’horizons et nous donnera des idées nouvelles. Et lisons-les aussi en pensant pourquoi écrivent-ils cela ? Pour se forger effectivement son opinion sur les fab-labs, hackerspaces et makerspaces, j’ai la conviction qu’il faut faire comme Galilée le proposait : « regarder dans la lunette ». Il faut y aller, pousser la porte de l’un d’eux, regarder, écouter, discuter et participer. C’est pourquoi j’ai organisé un espace fab-lab éphémère à la fête de l’Humanité 2014, et je vais organiser une visite d’un hackerspace pour la direction du Parti et la rédaction de La Revue du projet.
Je vous conseille aussi la lecture de http://www.makery.info/about/ c’est passionnant.

Investir ce terrain
Après, mon humble opinion est que la révolution numérique est à l’image de la massification de l’école primaire à la fin du XIXe siècle en Occident, un mouvement éminemment contradictoire mais offrant de réelles potentialités d’émancipation humaine. Comme l’analyse Yann Moulier-Boutang, le capitalisme cognitif pour capturer l’interaction humaine, clé de l’intelligence collective (créativité, innovation), a besoin de développer des plateformes de pollinisation gratuites (accès facile, non payant) et des nouveaux biens communs (logiciel libre par exemple, mais aussi libre accès aux publications liées à la recherche fondamentale). Cette forme de « communisme du capital cognitif » est en guerre avec le capitalisme industriel traditionnel qui défend le vieux modèle du bien matériel à vendre (cf. Microsoft vs Google). Le modèle du capitalisme cognitif sera plus de vendre un droit d’usage qu’un objet et d’exploiter le digital labor. Malgré la volonté de mettre de nouvelles enclosures, de ses contradictions est en train de s’ouvrir un espace hors du marché et de l’État, espace qu’occupe de manière expérimentale, balbutiante mais virale, entre autres les fab-labs, les hackerspaces et autres makerspaces. Raison de plus pour s’intéresser à ces tiers lieux, leurs acteurs, car quelque chose est en train de se nouer autour de ces idées d’une économie de la contribution et des nouveaux communs. C’est passionnant et il faut investir ce terrain.

Pour conclure, je citerai un propos de Francette Lazard : « Heureusement que l’on n’a pas jugé l’invention de l’imprimerie à caractère mobile sur le fait que le premier livre imprimé fut la Bible. »

 

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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