La revue du projet

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Vers un nouvel industrialisme ? Serge Jamgotchian*

Dans un contexte de mutations économiques et technologiques, à l’ère du numérique émergent de nouveaux espaces d’activités industrieuses .

L’émergence
des tiers lieux

Il s’agit ici d’évoquer les prémices d’une recherche doctorale en cours sur des espaces de travail que l’on désigne par le vocable de « tiers lieux ». C’est le sociologue américain Ray Oldenburg, dont les travaux portent sur les questions urbaines aux États-Unis qui est à l’origine du concept de third place . Traduit en français par « troisième lieu » ou le plus souvent par « tiers-lieu », ces espaces tiers se distinguent à la fois des premiers et des seconds lieux que constituent respectivement la sphère domestique et la sphère habituelle du travail. Nous constatons que ces tiers lieux émergent dans le contexte d’un « capitalisme hautement connecté » tel que l’analyse Pierre Veltz dans un de ses ouvrages intitulé Le Nouveau Monde industriel. Un néocapitalisme dont « l’esprit » et les normes, entre autres spatiales, s’éloignent du modèle emblématique de la firme fordo-taylorienne.
Notre attention se porte sur trois types d’espaces qui, en dépit de leurs différences, présentent un certain nombre de caractéristiques communes étant donné qu’ils participent d’un même processus de changement technologique.
- Les espaces de coworking sont des espaces de travail partagés réunissant dans un même lieu le plus souvent des travailleurs indépendants. Celles et ceux que l’on nomme coworkers  et qui résident professionnellement dans ces tiers lieux cohabitent avec des travailleurs « nomades », dont des salariés-télétravailleurs.
- Les fab-labs – abréviation des termes anglo-saxons : fabrication laboratory – sont nés au Massachusetts Institut of Technology (MIT) en 2001. L’appellation fab-lab est devenue un label associé à une charte. Ces espaces de fabrication, de prototypage, équipés de machines à commande numérique (telles les imprimantes 3D) peuvent être rapprochés d’autres types d’espaces comme les  hakerspaces .
- Enfin, les Espaces régionaux internet citoyen (ERIC) désignent certains espaces numériques labellisés par le conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur. Certains de ces espaces numériques ont vocation, au-delà des seules missions relatives à la médiation numérique, à évoluer vers d’autres types d’activités : réparation, partage de savoirs...

Des espaces collectifs et ouverts dédiés au travail professionnel et amateur
Les tiers lieux dont nous parlons ici sont étroitement liés aux bouleversements provenant de l’intrusion dans notre quotidien des technologies de l’information et de la communication. Leur irruption rapide est concomitante des mobilités du travail permises par ces outils devenus invasifs que sont : les ordinateurs, les téléphones portables et désormais les tablettes. D’ailleurs, la multiplication des tiers lieux en France et partout ailleurs dans le monde coïncide avec le développement d’un ensemble d’usages et de capacités, pleinement immergés dans les technologies numériques, à l’instar par exemple de ceux que l’on appelle les « Makers » ainsi que des adeptes du logiciel libre. Au sein de la plupart de ces tiers lieux sont effectivement à l’œuvre des activités industrieuses qui s’inspirent notamment des pratiques collaboratives et contributives en ligne.

La création d’espaces de ce type résulte souvent de la constitution préalable de « communautés » – c’est ainsi que les protagonistes se nomment – basées sur des affinités non exclusivement professionnelles. Des collectifs plus ou moins éphémères d’un nouveau genre qui sont d’une certaine manière une réponse à l’isolement que peut générer le travail nomade et à domicile. Les fab-labs et les espaces numériques sont fréquentés principalement par des « amateurs » – en référence aux travaux du sociologue Patrice Flichy – dont les activités ne relèvent pas d’un travail rémunéré mais qui, par ailleurs, exercent ou pas une activité professionnelle. Si les espaces de coworking sont fréquentés majoritairement par des personnes en situation professionnelle, ils sont en revanche et par principe ouverts à d’autres publics pouvant exercer d’autres types d’activités : des étudiants, des demandeurs d’emploi, des retraités, des bénévoles... Autrement dit, il existe au sein des tiers lieux une porosité des activités et une hétérogénéité des publics révélant ainsi un déplacement – voire dans certains cas un effacement – des frontières entre la sphère professionnelle et les autres sphères d’activité humaine.

Les tiers lieux incarneraient-ils un nouvel industrialisme ?
Le « nouveau monde industriel » de l’ère numérique dont parle Pierre Veltz soulève indéniablement des questions quant aux mutations du travail humain et des formes qu’il revêt ou pourrait revêtir. Précisément, ces espaces qui de nos jours fleurissent sur nos territoires aussi bien urbains que ruraux sont selon nous des laboratoires où s’expérimentent de nouvelles normes industrieuses et industrielles et corrélativement une « normativité » – concept majeurdéveloppé notamment par le philosophe Georges Canguilhem – sensiblement distinctes de celles qui sont à l’œuvre au sein de cet autre milieu de travail que représente l’entreprise.

Dans une économie globalisée de plus en plus dépendante de multiples réseaux interconnectés à travers lesquels circule, via Internet et au rythme des processus d’innovation, une masse considérable de données, les tiers lieux dédiés aux activités de travail, cristallisent spatialement les profondes mutations technico-industrielles de nos sociétés que le philosophe Bernard Stiegler qualifie « [d’]hypermatérielles » et « [d’]hyperindustrielles ». D’un point de vue historique, ce « nouveau milieu » numérique dont nous sommes les contemporains – en référence à ce dont avait conceptualisé en son temps le sociologue et philosophe Georges Friedmann – ne serait-il pas le terreau technologique d’un industrialisme naissant ?

Notre thèse est que ces espaces incarnent en effet, tendanciellement, un nouvel industrialisme qu’il convient de distinguer et de comparer à « l’industrialisme ouvrier » qu’a étudié le philosophe Yves Schwartz et dont l’usine fordo-taylorienne a été, est encore, à la fois le lieu et le modèle emblématique. Car nos premières investigations sur ces (tiers) lieux de/du travail, nous conduisent déjà à avancer que celles et ceux qui les fréquentent, ont en commun un patrimoine de pratiques, de savoirs, de technicité, de valeurs, et d’aspirations. Autant de manifestations d’une culture industrielle et industrieuse en plein essor, dont nous voudrions éclairer les tensions et contradictions internes, ainsi que les potentialités « déprolétarisantes » (Bernard Stiegler) qu’elle recèle. 

*Serge Jamgotchian est ergologue. Il est doctorant à l’université d’Aix-Marseille.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 

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