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« Trappe à inactivité » : quelle réalité ?, Michaël Orand

Quel intérêt pour un chômeur à reprendre le travail si le niveau des prestations sociales qu’il touche est suffisamment élevé pour lui garantir un niveau de vie acceptable et que l’effort que représente la recherche d’emploi n’est pas suffisamment rentable au niveau financier ? Les tenants de la théorie de la « trappe à inactivité » ont une réponse évidente : aucun. Selon cette théorie, qui a notamment servi de socle à la transformation du RMI en RSA par Martin Hirsch, le trop haut niveau de prestations sociales en France maintiendrait les chômeurs loin de l’emploi, provoquant ainsi un effet de « chômage volontaire ». Mais cette théorie a beau être la star des plateaux de débats télévisés, elle reste timide et se cache aux yeux des sociologues, statisticiens et économistes qui se sont penchés sur la question.
À l’exception notable d’un article de Guy Laroque et Bernard Salanié, estimant que près de trois quarts du non-emploi en France étaient dus soit au niveau trop haut du SMIC, soit à l’écart trop faible entre SMIC et RMI, qui fit polémique en son temps, la littérature académique conclut généralement à une portée relativement limitée des effets de trappe. Les articles s’intéressant à l’espérance de gains financiers que représenterait le passage de l’inactivité à l’emploi concluent généralement que celle-ci est suffisamment importante pour limiter grandement le maintien volontaire dans l’inactivité. Pour autant, le gain potentiel lié à la reprise du travail n’est pas homogène et certaines catégories semblent effectivement plus exposées au risque d’une trappe à chômage, en particulier les femmes seules et les mères célibataires.

Ce type d’article se heurte cependant à une difficulté conceptuelle majeure : l’intérêt financier de la reprise d’activité n’est pas mesurable directement, et son estimation se fonde sur des hypothèses parfois lourdes, sur la structure du marché du travail accessible aux individus par exemple. Pour contourner cet écueil, un autre type d’article s’intéresse plutôt aux politiques d’incitation à la reprise de l’activité : à travers leur efficacité ou non, on doit pouvoir estimer l’importance réelle des effets de trappe. Là encore, la plupart des travaux montrent que les politiques d’incitation ont un effet limité, et encouragent plutôt la reprise vers des emplois précaires, notamment à temps partiel.
De façon plus originale, Yolande Benarrosh remet au cœur de la problématique les présupposés au fondement de la théorie de la trappe d’inactivité, et notamment celui d’une préférence naturelle pour l’inactivité relativement au travail. Sa conclusion est sans ambiguïté, et devrait rester en tête de quiconque s’intéresse de près ou de loin à la question du rôle social du travail : « Parce qu’ils s’élaborent et s’ancrent dans les expériences du travail et de la formation, et dans l’articulation de ces expériences avec des histoires de vie, les rapports au travail sont par conséquent très contrastés : les situations montrent qu’il n’y a pas d’attitude « naturelle » par rapport au travail ni de définition ou d’attente commune par rapport au travail. C’est dire aussi que le travail ne saurait être assimilé qu’à une fonction instrumentale, de ressource financière, comme le présuppose également la notion de trappe. »

La Revue du projet, n° 39, septembre 2014

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