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La nature est un champ de bataille, Essai d'écologie politique, Razmig Keucheyan

La découverte, 2014.

Par Florian Gulli

Une opinion aujourd’hui dominante en matière d’écologie voudrait que, pour sortir de la crise environnementale, l’humanité dépasse ses divisions. Division entre États : tous devraient être capables de surmonter l’étroitesse de leur intérêt national et signer les divers protocoles internationaux qu’on leur propose. Division entre gauche et droite ; les partis politiques, au-delà de leurs divergences idéologiques, devraient pouvoir s’entendre sur un « pacte écologique » comme celui que proposait Nicolas Hulot aux candidats à la présidentielle de 2012. Division sociale entre riches et pauvres ; les désastres écologiques, à la différence des crises économiques, frappant indistinctement les individus, il faudrait être capable d’oublier ce qui sépare les hommes pour se placer au point de vue de l’espèce humaine. Le rassemblement serait donc la condition d’une lutte efficace contre les problèmes écologiques. Le livre de Razmig Keucheyan s’inscrit en faux contre ce genre d’analyse. La nature est un champ de bataille, c’est-à-dire qu’elle n’échappe pas aux rapports de forces sociaux. La lutte des classes, les rapports de forces internationaux s’inscrivent dans la réalité naturelle elle-même. En effet, les individus et les États ne subissent pas de la même façon les effets des désordres écologiques. Il y a, pour le dire simplement, des « inégalités écologiques ». Plus on est pauvre, plus on subit les effets nocifs du développement industriel : les incinérateurs de déchets et les industries polluantes sont installés à proximité des quartiers pauvres. Plus on est pauvre, moins on a accès aux ressources naturelles du fait des politiques néolibérales de privatisation. Par ailleurs, ces inégalités acquièrent souvent une dimension « raciale », si bien que certains auteurs américains parlent de « racisme environnemental ». Aux États-Unis, « si vous voulez savoir où un stock de déchets donné a le plus de chance d’être enfouis, demandez-vous où vivent les Noirs, les Hispaniques, les Amérindiens et autres minorités raciales ». L’inégalité écologique a aussi une dimension internationale : les pays les plus riches sauront mieux se protéger des effets du changement climatique. L’injustice climatique est alors à son comble : les pays du Nord, à l’origine du désordre écologique, se prémuniront des catastrophes, tandis que les pays du Sud les subiront.
L’écologie politique doit donc recouper le discours de classe et non tenter de le dépasser dans une visée du consensus. On a souvent souligné l’éventuelle contradiction entre l’intérêt des producteurs (pour la sauvegarde de leur usine polluante par exemple) et la préservation de l’environnement ; il ne faudrait pas passer sous silence les nombreuses convergences.
Mais ce rapprochement du marxisme et de l’écologisme doit se prémunir d’illusion catastrophiste chère aux théoriciens socialistes du début du XXe siècle et qu’on retrouve aujourd’hui dans certains courants radicaux de l’écologie et de la décroissance. C’est l’idée que le « système » court à sa perte, que les contradictions du réel (hier entre forces productives et rapport de production, aujourd’hui entre croissance infinie et monde fini) auront raison du capitalisme. Le capitalisme a, jusqu’ici, démenti tous les pronostics catastrophistes. Il témoigne d’une incroyable plasticité et d’une très grande capacité d’adaptation. Le livre s’emploie à montrer comment la finance, et en particulier le secteur des assurances, parvient déjà à tirer profit de la crise écologique. Loin d’être un danger, les problèmes écologiques permettent au capitalisme de se refaire une santé en dégageant de nouveaux marchés. Quant aux catastrophes qui auront lieu, les États des pays du Nord élaborent dès à présent des stratégies pour les gérer, stratégies qui renforceront leur position de pouvoir et les intérêts de leurs entreprises au détriment des pays du Sud.
Il n’est donc pas question d’attendre que le « système » s’effondre. Et même si l’on peut faire changer certaines choses dans le cadre de l’ordre économique existant, il faut tout de même bien se poser la question d’un au-delà du capitalisme et envisager parallèlement la question de la transformation de l’État.

La Revue du projet, n°38, juin 2014
 

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