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Exister la nuit. Petit éloge des corps à corps urbains, Luc Gwiazdzinski*

« La nuit venue, on y verra plus clair » (Roland Topor)

Longtemps considérée comme une discontinuité, le temps de l’obscurité, du sommeil, du repos social, du couvre-feu et du repli dans la sphère privée, la nuit ne se dévoile pas facilement. La nuit enveloppe celui qui tente de la traverser et de la démasquer. Entrer dans la nuit, accepter de traverser cette dimension oubliée de nos vies et de nos villes, c’est savoir se mettre en urgence, préférer la mobilité́ aux certitudes et privilégier le mouvement. Convoquer la nuit, c’est faire appel au sens et au sensible, parler de soi, de son parcours et de son expérience corporelle avec « l’autre côté de la ville ».

Nocturnes métamorphoses. Il y quelques années, le regretté Pierre Sansot nous confiait sa nostalgie de la nuit urbaine passée, celle qui se recouvrait d’une poussière d’étoiles et participait à la beauté du monde. Il décrivait également avec talent le processus de surgissement de ces bas-fonds, des égouts de la vie sociale ou d’une ville fondatrice disparue, d’une flore et d’une faune étranges. Il s’inquiétait enfin de l’avènement d’une nuit « déténébrée » comme l’on dit de certains animaux « décervelés » à des fins de recherche. Si nous ne partageons pas ce pessimisme, nous souffrons du même tropisme nocturne et posons un diagnostic voisin sur la colonisation progressive de la nuit par le jour. La société revoit ses nycthémères et toute la ville en est transformée. Petit à petit, les activités humaines investissent cet espace-temps qui cristallise les besoins et les tensions d’une société en pleine mutation. Mise en lumière, nuits blanches, pollution lumineuse ou nuisances sonores : nos métropoles se métamorphosent et la nuit s’invite dans notre actualité du jour pour le meilleur et pour le pire.

Lointaines attractions nocturnes. En ce début de XXIe siècle le géographe rêve encore devant les taches blanches inviolées des anciens planisphères. Enfant de la mondialisation né quelques siècles trop tard, il se cherche d’autres territoires à explorer, d’autres chantiers à investir. Pendant des années nous nous sommes engagés corps et âme à la découverte de cette dernière frontière de la ville, terra incognita de mon atlas personnel. L’envie couvait depuis longtemps. Comme beaucoup d’enfants j’avais peur du noir et des monstres. Mais la nuit m’intriguait, m’attirait. Dans la Lorraine sidérurgique de mon enfance, le ciel nocturne sans étoiles, rouge des reflets du métal en fusion des derniers laminoirs ajoutait au mystère. Longtemps dans l’imaginaire de l’enfant, boulangers et sidérurgistes furent les seuls gardiens de la nuit, modestes veilleurs d’une société́ vaincue par le sommeil. Adolescent, c’est sur les plages de l’Atlantique que nous avons découvert la nuit, premier rendez-vous avec les mystères de la voûte céleste. Il faudrait pourtant encore passer la frontière des 22 heures, la permission de minuit avant d’atteindre le territoire des premières « nuits blanches » celles où l’on découche, celles où l’on aime sans permission. À cette époque, on quittait l’enfance en traversant la nuit, par transgression. Comme la vie, la nuit semblait sans fin. La vraie rencontre avec les nuits urbaines eut lieu plus tard à New York. Là-bas je tombais définitivement du côté obscur de la ville. À nous deux la nuit.

Explorations sensibles. Plutôt que de mettre la nuit en équations, nous avons choisi de l’aborder à partir de traversées explorant leur part de représentations, d’interdits, de peurs, de fantasmes, de transgressions, d’espoirs et d’illusions. À pied, nous avons traversé une centaine de villes d’Europe, d’Amsterdam à Cracovie en passant par Genève. Ces parcours sensibles rassemblant des acteurs multiples (élus, chercheurs, techniciens des transports et des collectivités, travailleurs sociaux, personnels médicaux, responsables associatifs, artistes, forces de l’ordre…) obligent chacun à changer de regard. Le dégagement des contraintes habituelles, l’immersion et le jeu de rôle permettent à chacun d’éprouver et d’épuiser la ville. Les kilomètres parcourus et la fatigue favorisent le lâcher-prise. L’exotisme de proximité aiguise encore la curiosité. Entre exploration et prospective, observation et démarche créative, chacun apprivoise la ville à son rythme. Loin de la sécheresse des statistiques, ces corps à corps entre l’homme et sa ville « humidifient » souvent les regards.

Perceptions nocturnes. Les limites et contraintes temporelles et spatiales de l’exercice créent une « mise en bulle » particulière. Les environnements particuliers font émerger des solidarités qui perdurent souvent au-delà de l’expérience. La sensibilité de chaque participant reste en éveil. La rencontre avec un environnement complexe et des personnes étrangères, la perturbation créée par cette situation nouvelle, la perception directe de la ville, la mise en urgence, le danger relatif et le risque, l’inconnu et le hasard sont féconds. L’apport est aussi dans le mouvement, les événements, échanges et simulations qui ne permettent pas toujours de reprendre ses esprits, dans l’émotion qui contraste avec les approches raisonnables habituelles, dans le trouble créé par les situations nouvelles. Le jeu, l’intimité entre les participants, le rapport intuitif avec l’environnement et les autres, les rencontres, la découverte permanente et l’empathie font le reste.

Apports et part d’ombre. Pierre Sansot peut être rassuré. Les villes de nuit existent encore. Elles ont encore de quoi ravir celles et ceux qui souhaitent s’y frotter. Mais mises à plat, en représentation, leur présence sensible, immédiate, confuse, naïve risque effectivement de s’atténuer. La ville la nuit perdrait à devenir un parc de loisirs multiforme, impeccable, décourageant de perfection, presque irréel à la manière des personnes sortant des salons d’esthétique. L’exploration de la nuit permet d’imaginer un autre urbanisme plus sensible au confort et au corps : l’hospitalité face à la dureté des conditions de vie ; l’information face à un territoire mal appréhendé ; la qualité face à un environnement difficile ; la sensibilité face à la stricte rationalité du jour ; la variété face aux risques de banalisation ; l’inattendu par l’invention et l’événementiel ; l’alternance ombre et lumière face aux risques d’homogénéisation ; la sécurité par l’accroissement du spectacle urbain et de la présence humaine plutôt que par les technologies sécuritaires et l’enchantement de la nuit par l’invention.

Paradoxes d’une pensée nuitale. Entre insécurité et liberté, la nuit nous oblige à lâcher prise, à habiter l’espace et le temps, à « ex-ister », à « être au-devant de soi » selon l’expression du philosophe Henry Maldiney. La nuit révèle la ville et l’homme. Elle ouvre les champs des possibles et l’espace public du débat. Dans l’éprouver des sens et de la ville, la nuit éclaire nos contradictions et nos paradoxes. Sans lumière pas de ville la nuit. Mais trop de lumière tue la nuit. Il est possible d’explorer la nuit sans la violer. Faire le jour sur la nuit ne signifie pas transformer la nuit en jour. On peut observer des évolutions sans pourtant les valider. La nuit festive ne doit pas cacher le labeur et l’exclusion. La ville 24 heures sur 24 n’est pas un avenir souhaitable mais ses figures méritent d’être repérées et analysées.
On sort rarement indemne d’un corps à corps avec les nuits urbaines. Par contre on est souvent heureux d’avoir pu y glaner quelques idées pour le jour et pour l’avenir des villes et de nos sociétés.

*Luc Gwiazdzinski est géographe. Il est maître de conférences en aménagement et urbanisme à l’université Joseph Fourier de Grenoble.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014
 

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