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La laïcité et le corps, Pierre Dharréville*

Le corps doit être une valeur commune respectée par la communauté des humains.

Le corps et la laïcité… Le sujet est acrobatique. Il faudrait pouvoir se fonder sur une réflexion philosophique poussée avant de vouloir proposer à cette question des conclusions ambitieuses. Ce que l’on dira ici, dans l’urgence et les contingences du moment, on l’avancera donc avec la plus grande prudence, avec humilité, avec la conscience de produire une pensée sommaire.

Les dominations s’exercent sur les corps
On pourra dire pour commencer que lorsque des dominations cherchent à s’exercer sur les humains, elles finissent (ou commencent) souvent par se matérialiser en touchant aux corps. Car c’est par mon corps que je perçois et que je ressens, mais aussi que je pense, que je parle, que je touche, que je prends du plaisir et que j’en donne, que je gagne ma vie, que je manifeste, que je m’oppose, que je m’exile, que je crée du mouvement, que je réconforte ou que j’exulte. Le corps : carrefour de l’intime et du politique. C’est par mon corps, que j’existe et peux être reconnu pour l’être humain unique que je suis, et entrer en relation avec mes semblables dissemblables. Prendre le pouvoir sur les corps est donc une volonté qui se lie à l’intention de prendre le pouvoir sur les consciences et sur la société.
Le corps est ainsi considéré par certains comme une marchandise, à travers l’exploitation de sa force de travail, mais aussi la prostitution ou le trafic d’organes. Le corps est ainsi considéré par d’autres comme un panneau publicitaire ou un outil de propagande, mais aussi comme un espace à investir d’offres commerciales répondant à des besoins réels ou artificiels. Le corps est ainsi considéré par d’autres encore comme le résumé fidèle de mon identité supposée, à quoi l’on me réduit ou l’on m’assigne. Le corps — notamment celui des femmes — est ainsi considéré par d’autres également comme une tentation, un instrument du « malin », un appel au péché qu’il faudrait masquer. Le corps est ainsi considéré par certains comme un objet de plaisir à s’approprier, une proie. Dans cette énumération approximative, on mesure combien par la façon dont certains considèrent le corps, ils l’asservissent, ils lui imposent des contraintes, et plus, ils le chosifient. Or nous parlons ici du corps des humains, dont on cherche en permanence à altérer l’humanité et à empêcher ce que Jaurès appelait « l’entière croissance ».

Le combat laïque
C’est là qu’intervient la laïcité, principe politique qui fonde la souveraineté du peuple en tant qu’association d’êtres humains libres et égaux. Car tout ce qui porte atteinte à la liberté de conscience, à l’égalité des droits et à la construction d’une société fraternelle, tout cela est contraire au principe de laïcité. Les libertés fondamentales ont une dimension corporelle : celle de penser, celle de s’exprimer, celle de se réunir avec d’autres, celle de manifester, celle de travailler et de faire la grève, celle de voyager, celle d’enfanter ou de ne pas enfanter… C’est pourquoi le combat laïque est indissociable de celui qui vise à établir pleinement le droit de chacune et chacun à disposer de son corps. Il ne s’agit pas d’afficher une sorte de principe moral, religieux ou non, selon lequel il serait indiqué de montrer son corps, indiqué de le cacher, indiqué de l’envelopper d’une façon ou bien d’une autre. Ce qui doit inquiéter et susciter l’action, c’est ce que les attitudes corporelles disent de la liberté des consciences, sans jamais s’arrêter aux apparences. Ce qui met en jeu la laïcité, c’est la nature dominatrice, aliénatrice, inégalitaire ou diviseuse qui peut parfois être contenue dans certaines conceptions religieuses, et qui s’exprime aussi ailleurs ou autrement. Et de ce point de vue, le dévoilement de l’intime dans les prisons de la téléréalité et dans les feuilletons de l’actualité ne s’inscrit-il pas dans une opération politique (et non pas morale) de dégradation de l’humain et de décérébration de l’humanité ?
Dans un pied de nez, on pourrait dire que le corps est sacré. Non pas dans une optique puritaine, qui édicterait des codes de bonne conduite pour faire perdurer les dominations établies, qui cherche à prévenir la société de toute transgression, donc de toute remise en cause. Sacré au sens où il est — et doit être — une valeur commune respectée par la communauté des humains. Ce respect du corps, de sa liberté, mais aussi de sa santé, a des conséquences concrètes. Le droit à la santé pour toutes et tous est l’une de ses conséquences, profondément laïques. Et l’établissement d’un service public de la santé, et d’organismes de protection sociale, ont été des hauts faits du processus de laïcisation en France. Qui sont des défis renouvelés.
Ce que le principe de laïcité combat, ce sont les tentatives de priver un être humain de son identité d’être humain unique, de sa liberté de conscience, de sa possibilité de se lier aux autres et de ses droits inaliénables. Et cela invite à aller plus loin que les corps, plus loin que les apparences, au-delà des habits qui font les moines et au-delà des seins que l’on ne saurait voir. Pour que s’exprime pleinement tout l’humain.

*Pierre Dharréville est membre du comité exécutif national du PCF. Il est responsable du secteur Démocratie, République, Institutions du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014
 

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