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Sexualité et politique, Ian Brossat

La sexualité a toujours été au centre des problématiques liées à la liberté et au contrôle social, leurs géométries variant selon les époques, les régimes et les cultures.

Il n’est rien de plus faux que l’idée selon laquelle la politique n’est pas légitime quand il s’agit de sexe ou de sexualité. Par convenance et par convention, l’époque contemporaine et la République française aiment à penser que ces affaires-là participent d’un ordre intime – dans lequel seuls le médecin ou le psychanalyste sont habilités à jeter un œil pudique. Les débordements récents lors du vote de la loi sur le mariage pour tous, les rumeurs hystériques sur le genre dans les écoles, mais aussi un certain nombre d’affaires politico-sexuelles, n’ont cependant cessé de démentir cette apaisante certitude. La sexualité a toujours été au centre des problématiques liées à la liberté et au contrôle social, leurs géométries variant selon les époques, les régimes et les cultures. L’histoire de l’homosexualité est à ce titre exemplaire, passant d’un extrême à l’autre, de la tolérance à la répression, de l’indifférence à la dépénalisation. La sexualité est une variable d’ajustement du contrôle social, qui joue sur les réflexes culturels et les croyances religieuses.

La lutte pour l’égalité des droits des homosexuels toujours d’actualité
Considérons l’homosexualité un instant : au milieu du XVIIIe siècle, en France, si la loi est claire et d’inspiration biblique (le condamné est promis au bûcher), on constate, dans les faits, un très fort déterminisme social. Aux nobles et aux fils de bonne famille, la tolérance, parfois la remontrance. Au peuple, l’arbitraire d’un exemple fatal de temps en temps (comme dans le cas, en 1750, des deux derniers condamnés à mort à Paris pour homosexualité : Bruno Lenoir et Jean Diot). Le geste précoce (en 1791) des révolutionnaires français, qui nettoient le code pénal de tout crime ou délit lié à l’homosexualité, est un bouleversement des valeurs : il correspond à un idéal d’égalité et de droits de l’homme. Ce premier pas n’est pas suffisant, cependant. On ne libère pas toujours ce qu’on ne punit plus. 223 ans après la dépénalisation, la lutte pour l’égalité des droits des homosexuels est aujourd’hui loin d’être achevée. L’explosion des violences et des dérapages homophobes en 2012-2013 rappelle à quel point il est important que les politiques n’abandonnent pas la sexualité à la jungle des préjugés, des lanceurs d’anathèmes et des faiseurs de rumeurs.

Liberté sexuelle, égalité des sexes, conditions essentielles de la démocratie
La liberté sexuelle est une condition essentielle de la démocratie, au même titre que l’égalité des sexes. Les deux questions sont d’ailleurs souvent intimement mêlées : ceux qui refusent l’un reportent souvent l’autre aux calendes grecques, voire pire. Les conservateurs et les amateurs de caricatures s’emparent volontiers des questions de sexe ou de sexualité : elles se prêtent bien à leur essentialisme militant. L’identité sexuelle renvoie à la pratique sexuelle, qui renvoie à l’égalité sexuelle – et inversement. La confusion volontaire entre théorie du genre et ABCD de l’égalité, dans la continuité des manifestations contre le mariage pour tous, l’illustrait à merveille. Elle associait homophobie ordinaire et misogynie. Et elle renvoyait, de fait, à l’odieux amalgame entre homosexualité et pédophilie, un classique de la haine. C’est pour cette raison que pour les combattants de l’égalité, l’émancipation est une et indivisible. On ne hiérarchise pas la discrimination.
Demandez donc à la haine si elle est regardante…
La première condition de la liberté et de l’émancipation sexuelle repose sur l’égalité des sexes et de la sexualité. Ici et ailleurs, des affaires politico-sexuelles rappellent fréquemment la réalité à peine écornée d’une représentation du pouvoir masculin et hétérosexuel. De la même manière, la sexualité s’invite souvent dans le discours politique quand il s’agit de vanter un modèle contre un autre, de pointer un choc de culture ou de civilisation. Car le plus dangereux est souvent de limiter la question de la sexualité à une affaire de pratiques – autorisées ou non. La sexualité dit profondément quelque chose de nous-mêmes et de l’autre. Dans le discours politique, elle est un moyen de hiérarchiser et d’opposer des groupes les uns aux autres, de distinguer des espaces, des régions ou des valeurs – de lancer une guerre entre anciens et modernes à tout prétexte. Notre seul moyen d’en sortir et de garantir liberté et égalité doit être de faire tomber ces murs et d’ouvrir ces espaces. Et pour ce faire, le combat est quotidien.

*Ian Brossat, est responsable du
secteur LGBT du Conseil national du PCF.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014
 

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