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La sclérose du débat sur la prostitution, Lilian Mathieu

Deux points de vue s'affrontent, esclavage ou travail du sexe, abolitionnisme ou libre disposition de son corps... chacun pris dans ses contradictions. Si la première position a gagné la bataille politique, certaines ambiguïtés subsistent.

L’espace des débats sur la prostitution est aujourd’hui occupé par deux camps opposés. Le premier considère que la prostitution est un esclavage dont les prostituées (appréhendées sous des traits essentiellement féminins) seraient les victimes et qu’il serait impératif d’abolir — d’où leur appellation d’abolitionnistes. Le second envisage la prostitution comme une expression de la libre disposition de son corps qui autoriserait à en faire un usage mercenaire, et devrait déboucher sur la reconnaissance du métier de travailleur du sexe. La radicalisation du clivage entre ces deux positions n’a certes pas aidé à faire progresser la réflexion sur le sujet, contribuant plutôt à une sclérose d’un débat souvent caricatural.

Travailleur du sexe
Une des raisons de cette sclérose est que chacune de ces deux positions a partiellement raison mais aussi partiellement tort, dès qu’elle pénètre sur le terrain où c’est la position antagoniste qui a pour sa part raison. Il y a effectivement, comme le dénoncent les abolitionnistes, des personnes qui exercent la prostitution sous la contrainte et pour qui il s’agit d’un asservissement auquel il est impératif de mettre un terme. Mais il en existe également d’autres qui exercent cette activité de manière indépendante, qui ne la trouvent pas nécessairement réjouissante ou épanouissante mais qui finalement y trouvent leur compte. Pour elles, l’expression de « travailleur de sexe » et la revendication d’accéder à certains avantages sociaux ne sont pas totalement illégitimes.

Chaque camp tente bien évidemment de surmonter la contradiction que lui oppose son antagoniste. Les défenseurs du « travail du sexe » reconnaissent volontiers qu’il existe des formes contraintes et exploitées de prostitution, et qu’elles sont intolérables. La distinction qu’ils opèrent entre prostitutions respectivement « libre » et « forcée » leur permet de dénoncer les secondes pour exiger la reconnaissance des premières mais au risque d’une certaine ambiguïté. Dans un monde du trottoir férocement concurrentiel, la dénonciation d’une prostitution « forcée » le plus souvent envisagée sous les traits de l’étrangère victime de « réseaux » de « traite des êtres humains » peut devenir suspecte de protectionnisme.

Une expression de la violence patriarcale
Les abolitionnistes surmontent pour leur part la contradiction en défendant une conception essentialiste de la prostitution. Selon celle-ci, la prostitution serait, dans son essence même, de tout temps et sous toutes ses formes, une expression de la violence patriarcale. Les prostituées exerçant leur activité sur le mode du choix indépendant étant dans cette perspective proprement inimaginables, celles qui le revendiquent pourtant seraient par conséquent, au choix, soit des marionnettes manipulées par des proxénètes, soit des malades mentales affectées par la réitération du traumatisme que constituerait, en lui-même, l’exercice de la prostitution. Ainsi inexorablement aliénées, les prostituées seraient par définition incapables de s’émanciper par elles-mêmes de leur condition malheureuse mais exigeraient d’être émancipées par d’autres – en l’occurrence les abolitionnistes.

Dans cette confrontation, les abolitionnistes ont indéniablement remporté la partie en France. Leur groupe de pression a payé puisque c’est une transposition fidèle de leurs arguments et de leurs préconisations que réalisera le vote de la proposition de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel », déjà adoptée par l’Assemblée. Cela avait déjà été le cas en 2003 lorsque Sarkozy s’était appuyé sur la même représentation de prostituées nécessairement victimes passives de vils proxénètes, et supposées ne rêver que de quitter le trottoir pour « rentrer au pays », pour légitimer la réintroduction du délit de racolage passif et l’expulsion des étrangères en situation irrégulière. C’est comme d’un « devoir humanitaire » qu’il présentait alors, devant le Sénat, lors de la séance du 14 novembre 2002, la nécessité de « reconduire dans le pays d’origine pour les sortir des griffes des proxénètes, des filles qui ne parlent pas notre langue et qui viennent d’arriver sur notre territoire ».

L’apparence plus compassionnelle de l’actuelle proposition de loi ne la met pas à l’abri de toute ambiguïté : la pénalisation des clients n’est que le double inversé de celle du racolage, visant elle aussi à rendre plus discrète une prostitution indésirable dans l’espace urbain, tandis que le présupposé victimaire à l’égard des étrangères, posées comme nécessairement désireuses de quitter le trottoir pour « rentrer chez elles », s’exempte de toute interrogation sur les motivations de leur migration tout en servant les objectifs policiers d’éloignement des étranger-e-s indésirables. De fait, la limite qui sépare l’altruisme compassionnel du paternalisme condescendant est parfois indécise, et présupposer que les dominé-e-s sont inexorablement écrasé-e-s par leur domination expose à commettre bien des injustices à leur égard.

*Lilian Mathieu, est sociologue. Il est directeur de recherche au CNRS et membre du comité d'orientation de la fondation Copernic.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014
 

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