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Le plaisir entre éthique et économie, Patrick Pharo*

Dans votre dernier ouvrage, Ethica Erotica - Mariage et prostitution, vous montrez que les débats entourant la disposition sexuelle des corps sont particulièrement mal posés aujourd’hui, en mettant en parallèle les expériences du mariage et de la prostitution. Pourriez-vous expliciter ce point ?
Le mariage et la prostitution sont deux sortes d’institutions de la sexualité, c’est-à-dire des solutions trouvées par les sociétés au problème de la gestion des récompenses sexuelles et de la transmission du patrimoine génétique et financier. Quant au célibat, il fut longtemps une institution par défaut, réservé à ceux qui étaient trop pauvres pour le mariage ou en étaient exclus par des traits particuliers ou des vocations religieuses.
Le modèle qui a prévalu dans la plupart des sociétés historiques est directement lié à la domination masculine et sociale : il permet aux hommes les plus puissants d’assurer leur descendance dans le cadre du mariage monogame ou polygame, tout en élargissant l’offre sexuelle pour les hommes mariés ou non-mariés, riches ou pauvres, grâce à la prostitution de certaines femmes et de certains garçons. Les femmes, pour leur part, étaient en principe exclues de tout service sexuel offert en « extra » du mariage officiel.
Contrairement à ce qu’on dit parfois, le mariage classique n’est pas une forme de prostitution, mais une forme d’« échange économico-sexuel » (suivant les termes de Paola Tabet), qui révèle à sa façon le caractère indissociable des récompenses du sexe et de l’argent, mais aussi de l’amour, du pouvoir, des fiertés et de tout autre sentiment qui procure du plaisir.
De façon très étrange aujourd’hui, on assiste à une sorte de sacralisation de la libido qui voudrait justement la dissocier de toute autre forme de récompense et considère comme un péché d’aller au lit pour tout autre motif que le « cheval fou du désir ». Cette posture des abolitionnistes de la prostitution est contraire à la nature même de la récompense sexuelle, qui n’est jamais purement sexuelle, mais peut inclure n’importe quel fantasme, y compris celui de l’argent.
Certaines manières d’user de son corps sont ainsi traitées comme perverses ou pathologiques et souvent sanctionnées, tandis que d’autres, pourtant potentiellement aliénantes, sont au contraire encouragées, voire sacralisées. Cette ligne de partage a-t-elle varié selon les époques et les sociétés ?
Les interdits moraux sur la sexualité ont aujourd’hui beaucoup reculé, et on ne peut plus parler d’« ordre moral » comme aux époques victorienne ou puritaine. On assiste même à une sorte de démocratisation de la pornéïa, classiquement associée à l’impudicité, l’adultère, l’homosexualité, la fornication et la prostitution. Ce modèle de volupté, autrefois réservé au sexe hors mariage avec des personnes prostituées et qui contrastait avec la platitude des sexualités conjugales, s’est au contraire imposé aux couples normaux, qui se doivent désormais amour et plénitude érotique réciproque, dans le cadre de ce qu’on appelle la monogamie sérielle ou successive, c’est-à-dire des relations stables mais renouvelables.
On s’attendrait à ce que cet emprunt massif à la culture de la prostitution s’accompagne d’une reconnaissance du rôle historique de la profession pour la promotion du plaisir, et que disparaisse en même temps le discrédit qui lui fut longtemps imposé, particulièrement dans des sociétés qui en faisaient pourtant un usage intense, comme la société romaine ou la société bourgeoise du XIXe siècle. Mais au lieu de reconnaître cette dette morale, la culture démocratique de certains pays n’a fait qu’accroître ce discrédit en victimisant par principe les travailleurs du sexe, alors qu’il suffirait de leur garantir les droits et les protections qui sont dus à n’importe quel citoyen.
Faute de pouvoir assurer le minimum de droits économiques et politiques à tous les habitants de la Cité (y compris les étrangers), notre époque « éthique » a tendance à faire de la surenchère dans la protection de la dignité, y compris par la répression de ceux qui ne voient aucune indignité à disposer de leur corps d’une façon non-conforme : travail du sexe mais aussi, par exemple, procréation pour autrui.

Ce contrôle social agit-il toujours dans le sens de la préservation du bien-être des êtres concernés ou de leur entourage ?
Le contrôle social vise, par définition, le maintien d’un ordre établi qui, lui, est plus ou moins favorable au bien-être de tel ou tel groupe social. L’ordre actuel de la sexualité avec, pour les deux sexes, la liberté sexuelle, celle du choix du conjoint, du divorce, de la décision de procréer, de l’orientation sexuelle… constitue un immense progrès pour tout le monde, y compris du reste sous ses formes marchandes qui sont inhérentes au libéralisme politique. Cet immense progrès rend les répressions qui se maintiennent ou même se renforcent sur les marges encore plus problématiques, car elles donnent l’impression que la disposition de son corps reste encore, aux yeux de certains, quelque chose de trop important pour être laissée au libre choix des individus.
Quant à la protection des personnes contre les abus de faiblesse et éventuellement contre elles-mêmes – qui est une vraie question éthique et politique, car la société ne peut pas abandonner les individus aux conséquences de leurs choix malheureux – elle passe moins par des leçons de morale que par la répression des violences et l’offre d’alternatives sociales, en plus du respect de la liberté de chacun.

Le problème réside-t-il particulièrement dans l’association entre sexualité et amour ? Celle-ci ne s’est-elle pas néanmoins relâchée depuis quelques décennies et la “libération sexuelle” de la fin des années 1960 ?
L’association entre sexualité et amour est tellement naturelle qu’on la retrouve dans les cartes neurophysiologiques du cerveau, puisqu’on sait que ce sont les mêmes zones qui sont activées par le désir sexuel et par l’amour romantique – avec quelques différences. Néanmoins, on sait aussi depuis toujours qu’on peut avoir du sexe sans amour et de l’amour sans sexe (amour platonique ou courtois). Le sexe sans amour est une liberté que la libération sexuelle a heureusement étendue et dont n’importe qui peut user, y compris les femmes, au gré de son désir et de ses possibilités. Cela change par rapport à une tradition dans laquelle l’amour était requis pour le mariage, quoique souvent absent en réalité, tout en étant exclu des relations tarifées, quoique parfois présent.

Finalement, quelle éthique érotique, et donc quelles politiques, en la matière préconisez-vous ?
L’éthique érotique est une part de l’éthique amoureuse qui vise au sens large le bien-être de l’aimé, et au sens étroit sa jouissance érotique. Je pense que le moment clef de l’amour est celui par lequel on découvre et on aime par-dessus tout le plaisir de l’être aimé. C’est la raison pour laquelle la prostitution, qui est une simulation de l’amour, met si souvent en scène des clients qui fantasment sur le plaisir de leurs partenaires, et des praticiens qui simulent le plaisir – tout en faisant le job pour lequel ils sont payés. Quoi qu’il en soit, l’éthique érotique est une affaire privée, et il vaut mieux que le politique ne s’en mêle pas.

*Patrick Pharo est sociologue. Il est directeur de recherche au CNRS.

Propos recueillis par Igor Martinache.

La Revue du projet, n° 38, juin 2014
 

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