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Comment travaille Pierre Soulages, Roger Vailland

Le temps des cerises, 2012

Par Ambre Blondeau
Le peintre et graveur Pierre Soulages, né en 1919, est aujourd’hui reconnu comme l’une des figures majeures de l’abstraction en France et dans le monde. Ses toiles se distinguent par leur dominance de noir, sans qu’il soit nécessairement lié à l’obscur, comme en témoigne le titre de l’exposition parisienne de 1996 : Noir Lumière. Mais ce n’est pas l’artiste français le plus cher aux enchères que rencontre l’écrivain communiste Roger Vailland (1907-1965). C’est un homme encore jeune – il a à peine plus de 40 ans – et peu connu que le romancier déjà auréolé des prix Interallié (1945) et Goncourt (1957) veut voir, étudier, comprendre. C’est cette rencontre d’un artiste du verbe avec un artiste de la matière que donne à lire le bel opuscule paru au Temps des cerises. Il propose deux textes du romancier : Comment travaille Pierre Soulages suivi du Procès de Pierre Soulages.

La préface d’Alfred Pacquement, directeur du Musée national d’art moderne, décrit la première rencontre entre Soulages et Vailland, dès le printemps 1949. Ce dernier ayant eu « l’intuition du potentiel de ce peintre que les amateurs d’art viennent tout juste de remarquer », lui propose de réaliser les décors de sa première pièce Héloïse et Abélard. De cette collaboration fructueuse naitra une amitié entre les deux hommes.

Le 27 mars 1961, Vailland décide alors d’entrer dans l’intimité de l’artiste, au cœur de sa création.

Ainsi s’opère une description minutieuse du travail de Soulages. L’écrivain révèle toutes les étapes des préparatifs, mettant ainsi en lumière les essais, les difficultés et les appréhensions de l’artiste. Tout est détaillé : le temps, le choix des toiles, des couleurs et des outils, la dimension précise de chaque objet et les mouvements de l’artiste autour de ceux-ci. À cela s’ajoutent les réflexions sur le vif du peintre, qui viennent renforcer le sens que Soulages veut donner à son œuvre : « Je lui parle de sa manière de chercher. Il me répond : ”Dans la rue, j’aime les gens qui cherchent leur chemin, pas ceux qui marchent sans hésitation, droit au but ” ». Habitué à travailler dans la solitude, on sent pourtant l’artiste en confiance, soulignant ainsi la complicité entre les deux hommes.

En février 1962, s’ouvre le procès de Pierre Soulages initié par la revue des étudiants communistes, Clarté. La question était la suivante : « Pour ou contre Pierre Soulages, peintre abstrait ? »  L’art abstrait est en effet remis en question au profit du Nouveau réalisme, désireux d’embrasser la réalité contemporaine dans ses manifestations urbaines et techniques. Vailland est alors sollicité à son procès. En empruntant le vocabulaire des pages sportives des journaux, il décrit Soulages comme un « champion » dont la force est de s’être créé son style propre. Il défend ainsi admirablement Pierre Soulages, confirmant son admiration pour l’artiste, critiquant ces « philosophes amateurs » qui remettent en question son travail.

À travers son admiration pour l’artiste et l’importance que Vailland attache à révéler chaque détail, l’ouvrage nous immerge totalement dans l’univers artistique de Pierre Soulages. L’écrivain souligne le fait que ses toiles ne portent pas de titre, ne livrent aucun message. On comprend ainsi que ce qui motive le peintre, ce n’est rien de plus que son propre élan artistique. Alors, la peinture ne prendra toute sa signification que lorsque l’artiste « aura achevé sa dernière peinture et que toutes ses toiles achèveront du même coup de s’éclairer les unes les autres, dans la perspective totale de l’œuvre d’un grand peintre ».

La Revue du projet, n° 37, Mai 2014

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