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Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Ernest Brasseaux

L'ouvrage de David Edgerton, Quoi de neuf ? sous-titré Du rôle des techniques dans l'histoire globale, paru l'an dernier au Seuil, dans la traduction de Christian Jeanmougin, mais datant en anglais de 2006, The Shock of the Old, a fait quelque bruit et l'objet de nombreux débats chez les historiens des sciences ces derniers temps. Nous nous proposons d'en évoquer les enjeux.

L’auteur, célèbre historien anglais, actuellement au King’s College de Londres, est considéré comme l’un des rénovateurs de la pensée sur les sciences et techniques, non seulement dans le passé mais aussi dans la société présente et à venir. Il a publié de nombreux ouvrages et articles, dont un en français, intitulé « De l’innovation aux usages : Dix thèses éclectiques sur l’histoire des techniques » (Annales. Histoire, Sciences sociales, 1998).
L’histoire et les réflexions classiques sur les techniques et leurs rôles sociaux insistent en général sur quelques inventions géniales : l’aviation, la pilule, l’informatique, la bombe atomique. Dans cet essai, Edgerton change le point de vue pour prendre en compte une grande variété de technologies moins visibles mais non moins importantes, venant de diverses parties du monde. Il analyse les usages collectifs, démontre à quel point nombre de techniques anciennes recèlent des potentiels de rénovation considérables ; il remet en cause l’idée selon laquelle nous vivrions une ère de transformations techniques toujours plus rapides.
Ouvrage stimulant qui ne peut laisser indifférent ! Certains en sont assez enthousiasmés, d’autres le trouvent intéressant mais unilatéral et source potentielle de dangers. Deux débats ont eu lieu au laboratoire S2HEP d’histoire et philosophie des sciences de Lyon, ils sont ici transformés en une discussion fictive entre A (enthousiaste) et B (réservé), dont on ne saura pas les identités, car tous les participants ont été à la fois séduits et interrogatifs.
A. On nous présente habituellement les sociétés comme déterminées par l’innovation, par les découvertes majeures : les nouvelles techniques entraîneraient le progrès, d’où l’adaptation nécessaire du système économique et politique, le changement social. Il y aurait certes des variantes et des retards, mais ce schéma serait inévitable. Et ce processus s’accélérerait, en particulier avec les révolutions scientifiques et techniques, informationnelles. Edgerton a raison de se méfier de cette histoire et de ce futurisme technologique. Il reconnaît un certain déterminisme technique, mais celui-ci doit prendre en compte les techniques vraiment utilisées, plus que les innovations dont la plupart ne débouchent pas sur des modifications profondes des usages. L’histoire des innovations n’examine que le moment de leur apparition, alors qu’il faut regarder les techniques tout au long de leur vie, dans leur diffusion, au moment de leur utilisation maximale, de leur déclin, ce qui couvre un temps considérable.
B. Dans son article des Annales, Edgerton dit : « Le déterminisme technique est d’abord une théorie de la société, pas une théorie de la technique », puis : « Le plus connu et le plus important des déterminismes techniques est, en un sens, le matérialisme historique de Karl Marx ». Il ajoute que, selon ce dernier, le moulin vous donne une société avec le seigneur féodal, alors que « le moulin a vécu à travers toutes les structures économiques et superstructures politiques concevables ». Marx serait donc « insoutenable ». Or, il s’agit là, non de Marx, mais des caricatures simplificatrices de certains « marxistes du XXe siècle ». L’auteur évoque ailleurs plusieurs réflexions pertinentes d’autres historiens : « l’histoire des techniques est écrite en général par des hommes blancs, plutôt nord-américains, des classes moyennes ; elle éviterait ainsi d’envisager les conflits ouverts qui seraient provoqués par une volonté de partage autre des richesses existantes ». Cependant, il hésite, semble-t-il, à prendre ces points de vue à son compte et n’est pas très explicite sur ceux qui profitent de l’idéologie usuelle pour laquelle le progrès technique résout les problèmes et rend les luttes syndicales inutiles, voire nuisibles parce qu’elles retarderaient un développement finalement inévitable.
A. Voici deux thèses affirmées par l’auteur : « Inventions et innovations débouchent rarement sur des usages mais un usage conduit souvent à des inventions et des innovations ». « De la même façon qu’on ne doit pas confondre innovation et technique en usage, on ne doit pas confondre recherche (ou savoirs en innovation) et savoirs en usage ». En d’autres termes, il note l’importance des savoirs anciens dans l’industrie, celle des formes de travail, telles que la formation, les tests de routine, l’entretien, et montre comment celles-ci, pratiquées par des gens qui ne sont pas « non éduqués », débouchent sur des changements autres que ceux issus du « laboratoire ». Son livre, qui porte essentiellement sur le XXe siècle, donne de nombreux exemples assez convaincants.
B. Pour les découvertes scientifiques et les innovations, il faut mieux distinguer l’influence à court terme et celle à long terme. L’équation des cordes vibrantes au milieu du XVIIIe siècle n’a rien changé à la pratique du violon ; mais c’est grâce à elle qu’on a pu ultérieurement comprendre et maîtriser les ondes, les phénomènes vibratoires dans leurs multitudes, pas seulement en mécanique, cela eu des conséquences très concrètes sur la vie matérielle à partir du XIXe siècle.
A. Edgerton souligne la thèse suivante : « L’histoire de l’innovation et l’histoire des techniques en usage sont remarquablement différentes du point de vue de la géographie, de la chronologie et de la sociologie qu’elles impliquent ». En d’autres termes, « les études centrées sur l’innovation sont généralement aveugles à l’expérience des techniques qui est celle des femmes, des noirs et des pauvres ». Une discussion des usages des techniques insisterait au contraire sur ces catégories. En outre, la façon dont l’idéologie dominante parle des techniques n’est pas exempte de nationalismes ; elle nous a justifié la bombe atomique, promis cent fois la paix en raison des modifications des techniques de guerre et le résultat est plutôt l’inverse.
B. Je reconnais que ce livre apporte de nombreux éléments concrets sur les pièges des visions apologétiques de la modernité et sur la créativité des gens ordinaires. La bibliographie est très informative et permet des prolongements intéressants. Toutefois, les gens dont il parle adaptent, accommodent, bricolent, parfois avec ingéniosité, mais ne s’organisent guère pour contester les régimes dominants.
A. Un peu partout, les sciences et les techniques nous sont présentées comme un appel à admirer les génies et leurs exploits : Galilée, Newton, Pasteur, Einstein, la relativité, la mécanique quantique, l’ADN. On nous vante les prix Nobel ; en fin de compte on nous intime l’ordre de faire preuve d’ébahissement et de docilité vis-à-vis des grands. Le peuple est considéré comme passif, tout juste bon éventuellement à servir de caisse de résonance à ces messieurs (rarement ces dames). Or la création existe à tous les étages, dans tous les pays, dans toutes les classes de la société, par tous les sexes. Cet ouvrage peut donc contribuer à sortir les petites gens de l’humiliation dans laquelle on les enferme.
B. Oui, à certains égards, mais ce n’est pas entièrement nouveau. Depuis plusieurs décennies, la réflexion sur les sciences et techniques s’est diversifiée : des historiens, des sociologues, des linguistes, des ingénieurs se sont lancés, à leur façon, vers de nouvelles perspectives à propos des temps passés ou récents, se penchant sur la culture scientifique, l’enseignement, les relations avec les techniques, les réseaux de chercheurs, etc. Ici, Edgerton est un peu unilatéral. Cela me rappelle l’ouvrage de Clifford D. Conner, Histoire populaire des sciences, éd. fr. L’échappée, 2011 et aujourd’hui en poche (Points-Sciences) (version américaine, 2005). Ce livre, inspiré, jusque dans le titre, d’Une histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn, met exclusivement en avant toutes les contributions des paysans de la préhistoire, des marins, des artisans du Moyen-Âge, des bricoleurs en informatique dans les garages, présentés comme les vrais moteurs de la science et de la technique. Évidemment, il réhabilite souvent à juste titre la créativité des gens du peuple ; mais en ne sélectionnant que les exemples à l’appui de sa thèse, il tombe dans l’excès contraire et minimise l’importance de la concentration, de la recherche théorique à long terme. Quels arguments reste-t-il alors pour combattre ceux qui voudraient licencier la moitié des chercheurs professionnels ou du moins les précariser et les mettre au rendement, selon des critères décidés par les dominants, c’est-à-dire les hommes politiques et les hommes d’affaires ?
A. Edgerton ne va pas jusque-là. D’abord, il ne se prononce pas ici sur les sciences, en particulier sur leur côté théorique, sur la démarche de connaissance et son côté émancipateur. Il cherche seulement à faire entrer les techniques dans l’histoire réelle, en mettant l’accent sur celles qui sont vraiment utilisées. Il affirme à juste titre que les inventions, certes intellectuellement intéressantes, sont beaucoup moins déterminantes qu’on ne le dit pour la vie économique et sociale.
A et B. En tout cas, l’un des mérites de ce livre est de nous permettre de poser, avec davantage d’esprit critique, diverses questions fondamentales pour l’avenir. Et finalement, il importe peu que l’auteur y ait répondu de façon exacte ou biaisée. Quels liens y a-t-il entre le PIB par habitant, la croissance, l’économie et l’innovation ? Le pouvoir est-il passé de la terre au capital, puis au savoir ? Les « nouvelles technologies » font-elles tomber les frontières et le monde est-il vraiment devenu un « village global » ? Les guerres ont-elles changé de nature et de dimension ? Les « services » sont-ils si immatériels qu’on le dit ? Les nouvelles techniques favorisent-elles les conservateurs ou les révolutionnaires ? Tout s’accélère-t-il hier, aujourd’hui et demain ?

Merci à Jesse, Thibaut, Hugues, Fabrice ... Montage : Ernest Brasseaux

*Ernest Brasseaux est historien des sciences.
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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