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Les places de la colère et du changement en Égypte Une analyse de la géographie d’une révolution (2/2) Par Galila El Kadi*

Les places du changement ont ouvert de nouveaux horizons stimulateurs pour la réhabilitation des rues et des places en réponse aux désirs émergents de sociabilité, de fusion, d’inclusion, de contestation, d’une meilleure qualité de vie pour tous et pour les futures générations.

Depuis le 25 janvier au Caire, le rayon d’influence de la place s’est élargi pour inclure d’autres espaces suivant un système dynamique qui s’adaptait aux mouvements de flux de la mobilisation. Ainsi, quand la place atteignait sa capacité optimale, le trop-plein débordait sur les axes qui y convergent qui le redistribuent à leur tour aux rues et places secondaires. Cette répartition a généré un réseau structuré dans lequel certaines rues ou places jouaient le rôle de premières lignes de défense de la place telle la rue et Mohammad-Mahmoud. Celle-ci fut baptisée, rue des yeux de la liberté, à cause des dizaines de révolutionnaires qui y ont perdu un œil, ou deux par les tirs de chevrotine. De même la place Talaat-Harb, qui est le nœud de concentration d’un réseau de rues regroupant les sièges des partis de l’opposition et des cafés de rencontre des activistes, est devenue en quelque sorte, l’arrière-scène de la Grande place.

 

Les graffiti rue Mohammad-Mahmoud, et sur la barrière élevée pour barrer l'accès au ministère de l'intérieur.

© G. ElKadi

 

Résistance à l’obscurantisme par l’art
Une des manifestations les plus spectaculaires des transformations des relations dialectiques entre les gens et l’espace public fut celle des graffitis qui apparurent partout. D’une grande diversité artistique et thématique, ils ont fait parler les murs du centre-ville. Telles les bandes dessinées qui ornent les temples de l’Égypte antique, ils nous restituent l’histoire de la révolution, avec ses marches glorieuses vers la liberté, ses souffrances, ses morts et ses bourreaux. Une conscience nouvelle est née entre l’individu et le lieu de sa mouvance, elle l’a amené à se l’approprier, à lui donner un nouveau sens, à lui attribuer de nouvelles fonctions à le meubler et à le décorer à son goût. Il suffit d’observer le spectacle au cours des grandes mobilisations pour prendre la mesure du changement. On n’y trouve qu’une seule masse compacte, soudée par le même esprit revendicatif et les mêmes objectifs. Dans cette fusion, les individus se surpassent et se fondent dans un tout animé par la colère et le refus, exprimés par des slogans unitaires scandés par une seule voix, qui transcrit un moi collectif. Cette présence, cette proximité, cette fusion, d’individus que tout sépare, l’âge, le sexe et l’appartenance sociale, de façon permanente dans l’espace public, témoigne d’un désir d’inclusion dans cet espace et de sa jouissance, du droit à la ville. Il s’est cristallisé autant aux moments de la colère que du loisir. Car, pour la première fois l’art s’exhibe sur la place publique au cours d’un événement nommé, l’art est place, qui se tenait une fois tous les premiers samedis du mois, sur la place Abdine au Caire et d’autres places de la révolution dans d’autres villes du pays. Cet événement a redonné vie à cette énorme place carrée, qui était tombée dans l’oubli après l’affectation du palais royal à des fonctions administratives et muséales. Désormais, elle pavoisait tous les premiers samedi du mois et accueillait force manifestations culturelles, peintures, marionnettes, graffitis, travaux artisanaux, expositions du livre, chants, projection de films documentaires, etc. Ainsi Abdine a-t-elle acquis de nouvelles valeurs en tant que lieu de rencontre et de loisir, de culture, de la résistance à l’obscurantisme par l’art, lieu d’échange des expériences et de lutte contre la discrimination sociale.
Au cours des 18 jours de la révolution, deux nouveaux lieux de contre-révolution sont nés, sur la rive ouest, à la place de la mosquée Mostapha-Mahmoud, et à quelques kilomètres à l’est de Tahrir à la place Abasséya, sans pour autant altérer la primauté de Tahrir. En dépit des divergences croissantes entre les trois tribunes qui l’encadraient, et sa transformation en une énorme mosquée en plein air aux heures de la prière, elle a gardé son unité. Mais les différends idéologiques et politiques, contenus dans les cœurs, ont éclaté le 18 février, lorsque les courants islamiques ont achevé leur mainmise sur la place et usurpé la révolution. La séparation des jeunes révolutionnaires qui s’est ensuivie va s’articuler sur l’espace pour entraîner l’émergence d’espaces de contestation de différentes couleurs, et des revendications concurrentes. « Une seule main », slogan répété durant près de trois semaines, n’existait plus.

La place Tahrir
Au cours du contexte trouble de la période de transition gérée par les militaires, qui alla du 11 février 2011 au 30 juin 2012, date de l’élection de l’ex-président Morsi, la révolution ne séteignit jamais. Elle se poursuivit contre le suprême conseil des Forces militaires et ses alliés, les frères musulmans. La place Tahrir fut au centre des enjeux entre les différentes composantes politiques tandis que d’autres espaces apparaissaient. Parmi les plus importants, Maspéro, un espace situé devant la maison de la Radio, sur la Corniche du Nil. Il accueillit tout d’abord les seuls contestataires de la corruption des média, avant de devenir le lieu de rassemblement des chrétiens victimes de la discrimination religieuse sous toutes ses formes. Cet espace fut surtout marqué par une répression violente le 9 octobre 2011 lors d’une manifestation de chrétiens et musulmans venus protester contre la destruction d’une église dans un village à Assouan. Bilan, 24 morts et de nombreux blessés. Mais le sang a coulé ailleurs et au cours de différents affrontements entre les forces armées et les manifestants : le 19 novembre, à la rue des yeux de la liberté, 100 morts et des dizaines de milliers de blessés ; le 23 décembre, 17 morts et plus de mille blessés. Alors que les divisions s’exacerbent entre les jeunes révolutionnaires, ceux-ci et l’armée qui dirige le pays avec le soutien des Frères musulmans, entre ces derniers et les partis de l’opposition, le pays, déjà exsangue, commence à sombrer dans le chaos. Les murs qui s’élèvent entre les alliés d’hier, se doublent par des vrais murs en béton, qui barrent l’accès des axes principaux abritant les lieux de commandement à la place Tahrir. La victoire écrasante des islamistes et des salafistes aux élections législatives, redonne un nouveau souffle à l’obscurantisme religieux. Ceci se manifeste concrètement à l’occasion du 60e anniversaire de la révolution de juillet 1952, par l’occupation de la place Tahrir par tous les courants islamistes pendant une semaine, avec familles et enfants, le spectacle était effrayant, et les peurs d’une dérive à la pakistanaise pointent à l’horizon. Elles s’expriment par les slogans qui couvrent les murs du Caire, comme « À bas les militaires, et rien n’est plus traître, que les militaires et les Ikhwans (frères musulmans) » remplacent ceux qui étaient présents peu de temps auparavant « peuple et armée sont une seule main et tous unis ». Tout cela se passe sur fond de crise économique, sociale et politique, la contestation gagne le pays avec des dizaines de grèves et de sit-in par jour, un nouveau vent de révolution souffle sur le pays.

À un tournant historique éprouvé, Tahrir a de nouveau rassemblé tous les Égyptiens, du moins ceux et celles qui avaient voté pour le candidat des frères musulmans. Par conviction pour certains, vote de sanction pour d’autres contre un général de l’ex-régime. Mais le nouveau président a renié tous ses engagements, et la contestation qui s’est ensuivie fut à la hauteur de la désillusion. Elle s’exprima d’abord dans l’arrière-scène de Tahrir, la place Talaat-Harb, avant d’affluer sur Tahrir au moment de la levée du rideau. Ce fut au lendemain de la déclaration constitutionnelle du 21 novembre 2012 où Morsi, s’octroie des pouvoirs absolus et protège ses décisions contre tout recours.

Le Front du salut national (FSN), créé à cette occasion, qui regroupa tous les partis de l’opposition, a immédiatement appelé à des manifestations qui se sont transformées en journées de mobilisation à raison de trois par semaine pendant 21 jours. Tahrir pavoisait de nouveau, avec des foules qui rappelaient celles du 11 février, où Moubarak a démissionné. Les forces libérales et démocratiques ont de nouveau dominé la place Tahrir, dans une nouvelle vague révolutionnaire. Celle-ci a rassemblé d’autres acteurs, jusque-là silencieux, ceux qu’on appelle le « parti du canapé », et ont inauguré un nouvel espace d’importance égale à Tahrir, Itihadéya, face au palais présidentiel situé à Héliopolis. Un encadrement rigoureux des manifestations s’imposa. Ainsi, le Grand Caire comme toutes les autres villes, a été divisé en quartiers. Dans chacun d’entre eux, les manifestants se rassemblaient en un point de repère clé, la place principale ou celle d’une mosquée. Les cortèges, conduits par un des chefs du FSN, empruntaient ensuite des itinéraires bien balisés qui débouchaient sur les deux grandes places. Ce système a généré des nouveaux espaces secondaires qui furent intégrés dans la géographie de la contestation. Au cours de leur rassemblement et de leur marche, les révolutionnaires écrivaient l’histoire de ces lieux, marqués à jamais par leur procession, leurs slogans et leurs graffitis.
La monopolisation de ces espaces clés de la capitale par les forces laïques a poussé les frères et leurs alliés vers d’autres espaces plus excentrés et de moindre importance. Le plus important est un carrefour qui se trouve en face de la mosquée Rabaa-Adawiya dans la banlieue est de Madinet-Nasr. Mais au cours des manifestations des 30 juin et 3 juillet qui ont mené à la destitution du président Morsi par l’armée, la différenciation de tous les espaces précédemment cités s’est estompée sous le tsunami des masses qui formèrent un continuum. Quant aux deux sites des islamistes hostiles au 30 juin et ses conséquences, ils représentent dans l’imaginaire collectif des lieux de la contre-révolution, de la torture et du terrorisme.

La révolution du 25 janvier n’a pas changé la morphologie urbaine des villes égyptiennes. Elle n’a pas altéré les rues, les places et les ruelles. Les pierres n’ont pas bougé. Mais elle a radicalement et irréversiblement transformé les êtres qui, de sujets, sont devenus citoyens et ont arraché leur droit à la parole et à la ville. Au cours de leur longue marche pour la liberté, le pain et la justice sociale, leur présence et leurs processions, l’alternance de leur colère et de leur joie ont donné de nouveaux visages à l’espace public, son vrai sens. En Égypte comme au Yémen et en Tunisie, les places Tahrir, l’avenue Habib-Bourguiba à Tunis, les places Al-Hikma à Sanaa, Al-Horéya à Taez et Looloa à Manama, ont acquis une renommée mondiale et sont entrées dans l’histoire de l’humanité comme symbole et icône des printemps arabes. D’autres ont acquis une célébrité à l’échelle locale, telles que les places Qaid-Ibrahim à Alexandrie, Arbiin à Suez, Massala à Port Saïd, Manar à Ismailyah, Thawra à Mansoura et à Fayoum, Choune à Mahallah, Mahatat à Tanta, Saa à Damiette et à Damanhour, Palace à Minya, Torky à Assiout, Abou-Hagaga à Luxor, la liste s’allongerait si l’on ajoutait les places dans les petites et moyennes villes.

Les places du changement ont cristallisé une aube nouvelle pour la liberté et la citoyenneté. La révolution n’est pas finie, ses phases se succèdent encore, et les jeunes continuent à dessiner un avenir autre pour leurs villes, pour l’ensemble de la patrie. 

*Galila El Kadi est géographe. Elle est directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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