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Toutes les familles ont les mêmes droits, Ian Brossat

La journée internationale de lutte contre l'homophobie a lieu le 17 mai. L'occasion de faire le point avec Ian Brossat, responsable national du PCF en charge des droits des personnes LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), sur une bataille loin d'être gagnée en France un an après le vote de la loi Taubira.

Un an après le débat autour de la loi sur le mariage pour tous, quelle est la situation de l’homophobie en France ?
Au moment du débat sur la loi, la parole homophobe s’est libérée. Les positions d’un certain nombre de responsables politiques de droite – voire leur soutien aux manifestations hostiles au mariage pour tous – lui ont donné une forme de légitimité insupportable. De l’automne 2012 au printemps 2013, nous avons tous constaté une recrudescence des violences homophobes dans la plupart des grandes villes de France. SOS Homophobie évoque ainsi une hausse de 27 % des témoignages en 2013, la plus forte hausse depuis huit ans. Plus préoccupant encore, l’homophobie en milieu scolaire a explosé la même année : + 35 %. La parole homophobe n’est pas une parole comme une autre. Ce n’est pas une opinion. L’homophobie est un poison, un mal contagieux. Si l’on agite des idées homophobes tous les jours à la radio et à la télévision, elles s’insinuent, elles prospèrent. Après les insultes, les coups et le sang – c’est toujours ainsi.

Aujourd’hui, je constate, certes, que les agressions et les violences physiques homophobes ne font plus les gros titres. En revanche, le discours, lui, s’est banalisé. La droite française porte la responsabilité d’un recul et d’un déchirement. Le mariage pour tous prenait acte d’une évolution de la société française – de l’égalité de tous les couples et de toutes les familles. Pour certains, cette égalité était inacceptable et ils l’ont fait savoir. Si la loi est passée, les cicatrices de ce débat seront longues à refermer. Les insultes, les violences mettent du temps à s’oublier. Mais surtout, la banalisation du discours homophobe porte la menace constante d’une nouvelle explosion de haine. Et c’est en ce sens que je parle de recul, de régression. Il nous faut reprendre tout un travail d’explication, de pédagogie, qui a été beaucoup fragilisé, notamment auprès des plus jeunes. La responsabilité des apprentis sorciers de la haine, de tous ceux qui ont joué avec le feu, par idéologie ou par calcul politique, est immense. L’homophobie, aujourd’hui, est une bête réveillée, dont la laisse est coupée et qui est aux aguets, une bête qui attend son heure. Nous devrons être au rendez-vous pour la combattre.

 

Comment analysez-vous le succès de la rumeur sur la prétendue « théorie du genre » à l’école ? Que nous dit-il sur l’état de la société ?
La rumeur sur la prétendue « théorie du genre » illustre exactement ce que je vous disais sur l’homophobie. La haine, la peur, n’attendent qu’un prétexte pour se manifester. Toute occasion est bonne à prendre. Une société de l’information comme la nôtre est aussi une société de la rumeur. La distinction est parfois difficile. Quand une société va bien, elle fait plus ou moins la part des choses. En ce qui concerne la « théorie du genre », le sillon creusé par les opposants au mariage pour tous était trop profond, trop frais, pour que la rumeur ne se propage pas. Elle répétait l’amalgame nauséabond de l’enfance en danger et de l’homosexualité sur un autre mode, sous d’autres formes. Le refrain est connu, on l’a beaucoup entonné ces derniers temps. Mais surtout, cette guerre un peu ridicule contre la prétendue « théorie du genre » en cache une autre – contre l’égalité. Ce que l’on refuse, c’est l’égalité des hommes et des femmes. Car c’est un combat qui commence dès le plus jeune âge, quand les premières représentations, parfois les premières caricatures, se fixent. Et le plus consternant dans toute cette affaire, c’est de voir qu’une partie de la gauche se défile, voire bat en retraite. Quand Manuel Valls plaide pour « l’apaisement sur les sujets de société », à l’occasion de son discours de politique générale, il est comme un boxeur qui hésite, qui esquive sans jamais répondre aux attaques de l’adversaire. Il a déjà perdu le combat. Je trouve que le succès de cette rumeur sur la prétendue « théorie du genre » à l’école démontre deux choses : les conséquences à long terme d’un discours de haine désormais installé et légitime, ainsi que les atermoiements dangereux d’une partie de la gauche au moment où il s’agit pourtant de s’engager. On ne peut pas s’étonner quand on laisse faire.

Des élus et candidats de gauche ont dénoncé l’instrumentalisation par la droite et l’extrême droite du mariage pour tous à l’occasion des élections municipales pour s’adresser à un électorat populaire notamment de religion musulmane et le détourner des progressistes. Partagez-vous ce constat ? Est-il possible d’en mesurer l’effet ?
Il s’agit d’une question difficile. Il est évident qu’une partie de la droite et l’extrême droite ont sciemment décidé de jouer la carte électorale anti « mariage pour tous ». Il faut se souvenir, cependant, que le rapprochement entre la droite et l’extrême droite ne date ni de 2013, ni du mariage pour tous. Depuis la campagne présidentielle de 2007, les discours se confondent, l’image se brouille. Marine Le Pen se dédiabolise à mesure que la droite française s’encanaille et se perd. Sans projet, en proie aux guerres intestines, c’est une droite qui est prête à tout, à réveiller la haine et à exciter les peurs pourvu que cela marche. D’un certain point de vue, je ne suis pas surpris qu’à l’occasion des élections municipales, la droite et l’extrême droite se soient retrouvées dans ce calcul immonde.
Pour le reste, je crois que les électeurs savent aussi faire la part des choses. Je crois que les raisons d’un vote, notamment aux élections municipales, sont plus complexes que cela. Mars 2014 n’a pas été un référendum pour ou contre le mariage pour tous. En grande majorité, les électeurs se sont prononcés sur des enjeux locaux et contre l’austérité des politiques gouvernementales. L’électorat populaire a surtout fait la « grève des urnes » pour dire sa déception et son opposition à l’austérité. Pour moi, l’incidence du mariage pour tous est minime. Certes, il existe, pour une part. Il y a une tentation, de la part de la droite, visant à bâtir une alliance des « conservatismes » sur des sujets de société, rassemblant des gens qui ont, par ailleurs, des intérêts économiques et sociaux totalement contradictoires. Il nous appartient de déjouer ce piège.

Au gouvernement, la question de l’ouverture de la PMA aux couples de femmes semble définitivement abandonnée. Qu’en est-il pour les communistes ?
Pour les communistes, la question est très claire. Il s’agit d’un droit qu’on ne peut pas différer. Et sur lequel il n’est pas question de rogner. La demi-mesure est déjà un recul. Il n’y a pas de moitiés de droits, de gens plus ou moins égaux que d’autres. Les familles ont toutes les mêmes droits, nous avons le devoir de n’en abandonner aucune. Je suis très déçu que le gouvernement batte en retraite, aujourd’hui. Il donne raison à ceux qui n’aiment pas l’égalité et qui ont manifesté en 2012 et 2013 avec des slogans ignobles. Quand il s’agit de l’égalité, il faut avoir du courage, la cause est trop importante pour qu’on se permette des manœuvres dilatoires et des compromis de coulisses ! Comment l’histoire aurait-elle jugé Robert Badinter s’il avait préféré ne pas « froisser » les partisans de la peine de mort – et qu’il ne l’avait abolie que jusqu’à un certain point ? Aujourd’hui, arrivé à la moitié du chemin, le gouvernement recule. Nous, nous ne reculerons pas. À chaque pas que le gouvernement fera sur place ou en arrière, nous serons d’autant plus déterminés et combatifs.

Comment répondez-vous à ceux qui à gauche jugent ces questions secondaires au regard de l’urgence sociale ? Comment la lutte pour l’égalité des droits des personnes LGBT prend sa place dans le projet communiste ?
Pour les communistes, il n’y a pas de hiérarchie entre les combats, les injustices ou les inégalités. L’émancipation est au cœur du projet communiste, quelle qu’elle soit. Le pire ennemi des militants de l’égalité, c’est d’accorder plus de valeur intrinsèque à une lutte qu’à une autre. Dévaluer un combat au profit d’un autre. Il n’y a pas de concurrences entre les inégalités à moins de tomber justement dans le piège de l’inégalité – et d’en créer à nouveau.
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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