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Sécuriser les parcours professionnels dans l’enseignement supérieur et la recherche, Daniel Steinmetz

Environ 162 000 personnes travaillent dans le secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche publique. À ce chiffre, il convient d’ajouter 65 000 doctorants. Tous sont loin de bénéficier de la douce protection du statut de titulaire. La précarité, qui a explosé ces dernières années, concerne jusqu’à 40 % des effectifs de certains laboratoires et services. En plus des conditions de vie et de travail, c’est la recherche et la formation qui s’en trouvent influencées.

Un système mandarinal
Tous les métiers sont touchés : enseignants vacataires, techniciens ou administratifs en CDD, post-doctorants sous contrat. Si cette situation très dégradée est la conséquence des attaques menées par la droite depuis 2001, il ne faut pas oublier le poids des pesanteurs historiques. L’université refondée par Napoléon a mis en place un système mandarinal. Seuls étaient fonctionnaires les professeurs avec chaire qui choisissaient librement les chargés de cours pour les assister. En 1980, il restait encore 10 000 assistants non titulaires qui n’ont été titularisés qu’en 1984. Mais depuis, pour faire face à l’augmentation des effectifs étudiants, de nouvelles formes de précarité ont été mises en place : attachés temporaires d’enseignement et de recherche (ATER), vacataires, etc.

Quant à la recherche, pendant des siècles, elle n’a été financée que par le mécénat. C’est en 1945 que Joliot-Curie, directeur du CNRS, aligne les rémunérations des chercheurs sur celles des enseignants. Auparavant les chercheurs du CNRS ne disposaient que de bourses ! Le statut de contractuel d’État n’a été acquis qu’à la fin des années cinquante, après de longues batailles, et celui de fonctionnaire qu’en 1984.

Une place particulière
des doctorants

Enfin, les doctorants occupent une place particulière dans ce système. Encore considérés comme des salariés à part, ils sont parfois tout bonnement bénévoles (encore 37 % des doctorants actuels) ou avec des bourses sans cotisation retraite ni chômage, ou encore avec des « libéralités » d’associations caritatives sans Sécurité sociale ni retraite. Si certaines disciplines n’accordent plus aujour­d’hui de thèse sans financement (avec cotisations), à l’heure actuelle beaucoup pensent cependant qu’il faut faire ses preuves après la thèse pendant une dizaine d’années avant d’être titularisé…
La bataille contre la précarité est un enjeu majeur qui n’a que peu d’écoute de la part du gouvernement actuel. Dans un pays qui prétend relancer son économie par une formation de haut niveau et par la recherche, c’est une aberration à double titre. Du point de vue social évidemment, mais aussi en termes de créativité. Explorer de nouveaux champs de la connaissance suppose une liberté qui ne peut véritablement se développer qu’avec une sécurité matérielle, notamment d’emploi. Sauf à penser que dans ce secteur, comme dans l’ensemble du monde du travail, le choix inavoué mais réel est de flexibiliser les salariés pour diminuer le prétendu coût du travail (les salaires). Avec comme avantage collatéral, le contrôle et le pilotage de la recherche et des formations. Mais avec comme dommage collatéral, l’assujettissement de la connaissance aux intérêts privés et la réduction du potentiel de recherche et de formation dans tous les domaines.
Tous les doctorants doivent bénéficier d’un salaire. La précarité doit être résorbée. Les personnels doivent bénéficier d’un statut de « fonctionnaire citoyen », au sens de celui mis en place par le ministre communiste Anicet Le Pors en 1984, et non de « fonctionnaire sujet », exerçant ses missions sous le contrôle étroit du pouvoir politique et des intérêts privés qui veulent piloter les universités et organismes de recherche. Il faut aussi rétablir des règles démocratiques de gestion qui respectent les collectifs de travail. C’est à toutes ces conditions que l’on pourra assurer la liberté de recherche et de formation, ainsi que l’indépendance de l’expertise. Autant de conditions pour la créativité. Un enjeu pour toute la société.

Par Daniel Steinmetz,
secrétaire général du Syndicat national des travailleurs
de la recherche scientifique (CGT).
La Revue du projet, n° 37, Mai 2014

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