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Recherche : Balises pour une politique de gauche, Olivier Gebuhrer*

Dans des domaines très différents, la connaissance humaine vient de faire trois grands bonds avec la traque du boson de Higgs d’une part, le cœur artificiel et l’impression 3D d’autre part. Ces avancées sont éloquentes : ambition, anticipation et coopération, tels sont les maîtres mots de l’activité de recherche, tels sont les moteurs de l’imaginaire collectif dans lequel une politique de gauche doit trouver inspiration.

Le gouvernement a cru bon d’ajouter un gratte-ciel bureaucratique au legs de Sarkozy, achevant ainsi une conception de la recherche, de l’innovation et de la valorisation asservies au marché.
« L’innovation est la décision d’exploiter une invention, de donner vie à un investissement au sens large. Elle est la combinaison de diverses activités qui vont de la Recherche-développement (R-D) en passant par l’invention puis l’investissement pour déboucher sur le marché. » Ainsi parle Jean-Hervé Lorenzi, professeur à l’université de Paris-Dauphine et conseiller du directoire de la compagnie financière Edmond de Rothschild.
La conférence de presse de François Hollande, le 16 janvier, est venue éclairer tout cela de la lumière sombre du projet de société présenté comme salvateur dans une crise que l’on n’identifie toujours pas. Ce gouvernement est envahi – et se laisse envahir – par la « pensée Hayek » (« Le laisser-faire en matière sociale… a été remplacé par l’idéologie de la réforme sociale qui tente de résoudre les problèmes par la fixation d’un salaire minimum, la diminution de la durée du travail et la protection sociale »). Il est assiégé – et se laisse assiéger – par la « caste cannibale ».

Cinq points essentiels
Nous ne voulons pas de l’imprécation impuissante. Nous sommes de ceux qui pensent que la porte de l’espérance entre-ouverte en mai 2012 doit s’ouvrir largement. C’est pourquoi il est urgent de contribuer à définir les balises d’une politique de gauche pour la recherche. C’est l’objet de ce qui suit, décliné en cinq aspects, essentiels sans être exhaustifs :
• Il est impératif d’établir les conditions de l’indépendance intellectuelle de la communauté scientifique et universitaire publique. À cet effet, deux instances sont fondamentales : le CoNRS (Comité national de la recherche scientifique) et le CNESER (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche). Ces deux instances, seules représentatives et procédant d’élections démocratiques, doivent se voir dotées de pouvoirs nouveaux en matière de politique scientifique allant jusqu’au droit d’initiative et au droit de veto législatifs. Leur périmètre doit être élargi. La mission de prospective, le principe de l’évaluation par les pairs, la cohérence territoriale des formations supérieures doivent être intégralement reconstitués et garantis dans le cadre d’une logique de service public. Les deux instances pourraient utilement s’appuyer sur des analogues en région.
• Le champ de la recherche est mondial, ni petit-européen ni eurocentré. L’exemple du CERN (Centre européen pour la recherche nucléaire) devrait inspirer toute la politique européenne de la recherche. Il est impératif d’orienter aux plans national et européen la coopération internationale scientifique et technologique vers les pays du Sud. Il s’agit également d’en finir avec le pillage des cerveaux et de permettre par des dispositions statutaires le retour des scientifiques dans leur pays d’origine.
• Le redressement productif, afin de ne pas être une fiction, suppose un développement des recherches en entreprise en articulation avec le secteur public de recherche. Ces coopérations indispensables doivent s’établir sans domination de part et d’autre (la logique de la production n’étant pas celle de la recherche) et en s’appuyant sur deux outils : un outil économique, prenant appui sur un pôle financier et bancaire public et basé sur la refonte du crédit bancaire (abandon du crédit impôt recherche) ; un outil politique, à travers un grand établissement public de recherche technologique et industrielle intégrant la BPI (Banque publique d’investissement) et chargé des missions de prospective et d’évaluation, de mutualisation des potentiels en région, etc. Ce grand établissement public veillera à la diffusion de la logique de service public sur l’ensemble du territoire et pour tous les programmes de recherche relevant de sa compétence en fixant des conditions de responsabilité sociale pour les entreprises associées aux programmes (fablabs, embauche de docteurs, ancrage sur un territoire, réponse aux besoins sociaux, etc.).
• L’indépendance intellectuelle n’est ni la tour d’ivoire ni le vase clos. Les citoyennes et citoyens doivent pouvoir, par le biais d’instances existantes ou à créer, s’approprier de façon continue la démarche scientifique et participer aux décisions en matière de choix technologique et de stratégie scientifique. Ce pouvoir de décision s’exerce en coopération avec l’OPECST (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques) par le biais de rapports annuels et de questions au gouvernement.
• Enfin, l’indépendance intellectuelle n’est pas imaginable sans moyens matériels et garanties statutaires. Outre le doublement budgétaire sur une législature, une clause doit garantir que les moyens publics récurrents des laboratoires couvrent au moins 70 % de leurs besoins prévisibles. La précarité doit disparaître et l’emploi scientifique stable intervenir dès la soutenance de thèse.  

Nous appelons toutes celles et ceux qui, impliqués ou non dans le Front de gauche, sont atterrés à juste titre par une politique qui mutile en profondeur l’essence même de la recherche à en débattre avec nous. Maintenant. 

*Olivier Gebuhrer est mathématicien. Il est maître de conférences honoraire à l’université Louis-Pasteur de Strasbourg. Il est un des animateurs du LEM.

La Revue du projet, n° 37, Mai 2014
 

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