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Remarques sur quelques questions abordées dans le numéro 34 de La Revue du Projet consacré au thème de la peur

Qu’on ne prenne pas ce qui suit comme expression de désaccords mais tout au plus d’une discussion ; la thématique choisie – à la réception – m’a fait… peur, je l’avoue ; la lecture m’a, pour une part, rassuré. Quelques observations : Jean Quétier cosigne avec Florian Gulli deux articles très distincts à ce sujet et j’approuve très largement ce qui y est dit ; le sentiment de « peur » n’est pas qu’illusion.

Tout d’abord, le monde tel qu’il va fait peur et ce n’est pas ce qui se passe au centre de l’Europe qui va affaiblir ce sentiment. Mais justement parce que ce sentiment s’appuie non pas sur du diffus, de l’improbable, mais sur une réalité tangible, il est étonnant
que cette dimension ne soit pas scrutée ; le monde, construit pour l’essentiel par des politiques drastiques visant à étendre encore et encore la domination capitaliste – au sein d’une guerre économique exacerbée et entretenue – est un monde instable et dangereux. Il est dangereux parce que la guerre économique voisine avec la guerre tout court, dont les contours se rapprochent dangereusement de notre continent. Il y a donc de quoi s’angoisser même si ce n’est sûrement pas une réponse de gauche, raison de plus pour en traiter en grand. Or, le numéro
n’en parle pas si j’ose dire.

De plus, les deux articles cosignés par Jean Quétier et Florian Gulli mériteraient une lecture côte à côte, pas séparée ; je m’en explique : la peur jetée en pâture constamment à nos concitoyennes
et concitoyens pour prétendre y apporter des réponses « modernes » (surveillance vidéo, etc.) est l’exact
pendant de la philosophie du « risque », fort bien dessinée dans l’un des deux articles. Les deux aspects correspondent aux mêmes déterminants mais ne s’adressent pas aux mêmes publics. Au demeurant, si la pensée de Nietzche est fort bien condensée, on ne trouve qu’allusion à celle de Heidegger ; mais
un observateur sans aucune prétention philosophique, comme c’est mon cas, a pu constater la diffusion nouvelle et massive des oeuvres de Heidegger au Quartier latin. Cela fait des années, et cela ne pouvait pas être le fruit du hasard. La réapparition de cet auteur proscrit pendant des années a un sens à mon avis que nous n’investiguons pas suffisamment ; des penseurs situés à gauche, même s’ils ne s’en réclament pas, le citent
dorénavant, sans complexe. Y a-t-il là quelque idée qui puisse de près ou de loin être reprise dans le patrimoine progressiste ? Ou bien la phrase citée par l’article ne donne-t-elle pas la clé du plongeon philosophique ? Il y a là un continent à explorer sérieusement. En Ukraine des forces ouvertement fascistes sont soutenues à bout de bras par les dirigeants actuels de l’Union européenne, pour ne rien dire des États-Unis où cela inquiète des forces qui sont à des années-lumière des communistes. Aux États-Unis cela inquiète, mais en France, on
considère massivement à gauche qu’achever la destruction de l’Union soviétique et combattre la Russie passe avant toute autre considération, pour ne rien dire de ceux – toujours à gauche – qui balaient d’un revers de main pareilles objectionset s’agenouillent devant un « gouvernement » autoproclamé ne résultant d’aucune élection. C’est sans doute une réalisation de l’idée selon laquelle « seul le péril peut inciter à ce qu’il y a de plus haut ». Pas de hasard ici non plus. Accessoirement un glissement sémantique qui n’est pas innocent a fait de la
crise «Un monde d’opportunités », devise de la banque HSBC…Je ne développe pas ce point mais il y aurait matière.

Mon troisième point concerne l’article de Jean-François Bolzinger dont le titre ou sous-titre m’a fait sursauter : « La démocratie pour réhabiliter la science». Il poursuit : «Le scientifique n’existe plus. Il n’y a plus que des travailleurs scientifiques. Est-ce cette désacralisation qui fait peur ? La science, tout comme Dieu, ne définit plus une vérité sécurisante, mais toujours précaire. » Il faut parfois des raccourcis saisissants pour être lu, l’effet ici est garanti. Lisant l’article, je n’ai pas trouvé le moindre développement par rapport aux annonces du titre. Cela ne signifie pas que je sois en total désaccord avec ce qui est écrit mais on s’attendait à tout autre chose qu’à un développement sur le principe de précaution à propos duquel d’ailleurs il y aurait à dire. Ce qu’en dit Jean-François Bolzinger ne me heurte pas mais ne me satisfait pas non plus ; ce n’est cependant pas là le principal objet de ma réaction. Réhabiliter la science ? Auprès de qui ? On ne saura pas. Qui l’a mise en accusation ? Quelles forces politiques en jouent, tantôt pour l’asservir, tantôt pour l’accuser ? Voilà qui
mérite examen. Ensuite, « Le scientifique n’existe plus. Il n’y a plus que des travailleurs scientifiques ». Comme je l’ai dit, les raccourcis saisissants peuvent avoir leur utilité mais là, à mon humble avis, celui-ci dessert. J’en dis un mot. J’ai mis ailleurs de façon répétée en garde contre l’idée que les scientifiques pourraient rêver en quelque sorte d’une exonération de la crise du capitalisme et je suis convaincu que le mépris – auquel ils sont extrêmement sensibles – n’est en rien différent de celui que l’on voit lors des plans sociaux qui déferlent. En ce sens c’est bien leur nature de « travailleurs scientifiques » qui est là convoquée.Mais de là à dire que les scientifiques n’existent plus en dehors de leur qualité de travailleurs scientifiques, il y a un pas qu’il nous
faut nous garder de franchir. Ce n’est pas seulement contreproductif, c’est une conception erronée. On ne comprend rien à l’attachement à leur coeur de métier en raisonnant de la sorte ; si on ne comprend pas ce qui les met en mouvement, comment pourrait-on prétendre les gagner ? Je pourrais développer très
longuement mais ce qui précède est déjà trop long. Je suis certainement disposé à en débattre avec l’auteur et je ne fais pas condition de ce que ce débat, si débat il y a, soit public.

*Olivier Gebuhrer est membre du LEM.

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