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Les droites et la rue. Histoire d’une ambivalence de 1880 à nos jours, Danielle Tartakowsky

La Découverte, 2014.

Par Stève Bessac
De l’aveu même de Danielle Tartakowsky, historienne spécialiste des mouvements sociaux, l’écriture de cet ouvrage a été stimulée par les manifestations de droite contre le mariage pour tous en 2012-2013. D’emblée, l’auteur précise que ce n’est pas une nouveauté que les droites investissent la rue. Au contraire, parmi les manifestations les plus importantes dans l’histoire de la République française, beaucoup sont des manifestations de droite comme le 6 février 1934, le 13 mai 1958 à Alger, le 30 mai 1968 à Paris ou encore en juin 1984 à propos de l’école privée. Parmi la typologie qu’elle dresse, entre la « manifestation-pétition » qui prend les pouvoirs publics comme interlocuteurs ; la « manifestation-insurrection » qui prend l’État ou le gouvernement comme cible ; la « manifestation-procession » qui n’a pas d’autre interlocuteur que le groupe de manifestants qui se créent une image de soi et ; enfin, la « levée en masse », Danielle Tartakowsky se demande à quel type de manifestations ont recours les droites.
Dans un premier temps, l’auteur constate que différentes composantes de droite privilégient la manifestation comme moyen d’expression dès le XIXe siècle. Ainsi, alors que les conservateurs ou les républicains opportunistes au pouvoir considèrent la manifestation comme illégitime et vecteur de désordres, les catholiques de droite optent pour cette modalité d’action. Les manifestations-processions apparaissent alors comme un moyen de s’approprier l’espace public pour en faire un espace religieux contre la politique laïque des républicains. Les interdictions se multiplient donc dans les années 1880, en parallèle des politiques anticléricales, mais cela ne débouche que rarement sur des violences de rues comme à Nantes en 1903, les catholiques privilégiant « l’arme du droit » (Liora Israël). L’extrême droite se mobilise également dans la rue, notamment au moment de l’Affaire Dreyfus pendant laquelle les ligues sont à l’origine de nombreuses manifestations violentes et meurtrières en province et en Algérie. L’Action française, groupuscule fondé par Charles Maurras en 1898, reprend alors ce répertoire d’action, transformant la violence de rue en un culte.
Dans l’entre-deux-guerres, les manifestations de droite sont de plus en plus nombreuses, d’abord contre le Cartel des gauches (1924-1926) puis contre le néo-Cartel (1932-1934). Cette « routinisation des usages de ce mode d’action » n’empêche pas d’obtenir des résultats politiques contribuant à renverser des gouvernements comme celui du néo-Cartel en 1934. D’ailleurs, les années 1934-1935 apparaissent comme l’apogée des manifestations de droite puisque, pour la première fois, les manifestations politiques de droite sont plus nombreuses que celles de gauche. Cela débouche sur la journée du 6 février 1934 au cours de laquelle les ligues manifestent violemment devant le Sénat. L’auteur conclut cette première partie allant de 1880 à 1935 en soulignant que les manifestations-processions et manifestations-insurrections seraient typiques des droites : alors que les catholiques évitent d’affronter l’État et privilégient les manifestations-processions en province, les ligues, essentiellement parisiennes, sont à l’origine de manifestations-insurrections. Par ailleurs, les manifestations de droite relèvent d’un régime d’historicité différent des manifestations de gauche, les premières mettant en avant un mythe des origines, un ordre immuable qu’il faudrait conserver alors que les secondes sont orientées vers le futur.
Dans une deuxième et troisième partie, l’auteur analyse les manifestations de droite depuis 1935. Sous Vichy, elles sont empreintes d’ambiguïté, le régime interdisant ce mode d’action mais tolérant les manifestations d’extrême droite. Après-guerre, deux types de manifestations dominent de 1945 à 1958 : d’une part, les manifestations poujadistes de faible ampleur et locales, nombreuses lors des contrôles fiscaux de 1953 à 1958, d’autre part, les manifestations gaullistes, de nature hybride puisqu’il s’agit davantage de rassemblements statiques, sans banderoles ni pancartes. Trois grandes manifestations marquent l’histoire du gaullisme : le 13 mai 1958 à Alger qui fait suite à « la journée des tomates » (6 février 1956) et contribue à la prise de pouvoir du général de Gaulle, le 4 septembre 1958 lorsque les gaullistes se rassemblent place de la République à Paris pour annoncer la Ve République et enfin, le 30 mai 1968, « levée en masse » afin de soutenir le gouvernement suite aux événements de mai 1968. Danielle Tartakowsky souligne que sous la Ve République les manifestations des groupuscules d’extrême droite se poursuivent, notamment dans les milieux étudiants parisiens (avec Occident qui devient le Groupe union défense, GUD), alors que la guerre scolaire de 1982 à 1984 marque le retour des catholiques de droite dans la rue avec un million de manifestants le 24 juin 1984. C’est dans cette tradition que s’inscrit alors la « Manif pour tous ».
L’auteur conclut qu’au cours du siècle, « les différences formelles entre manifestations de droite et de gauche tendent indéniablement à s’estomper. Les mots et les lieux, longtemps spécifiques, sont devenus interchangeables ». Les différences persistantes sont d’une part les temporalités, les manifestations de droite étant essentiellement organisées en fin de semaine, alors que celle de gauche, s’appuyant sur la grève, se déroule tout autant en semaine et, d’autre part, les régimes d’historicité, les droites manifestant pour conserver un présent ou ressusciter un passé tandis qu’à gauche, les manifestations sont tournées vers un futur meilleur.

La Revue du projet, n° 36, avril 2014

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