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Les philosophes et le communisme

Philosophie Magazine
Par Élias Duparc
Philosophie magazine, parution assez grand public (au tirage annuel frisant les 90 000 exemplaires), consacre un hors-série entier au communisme. Une publication intéressante pour ce qu’elle révèle de l’époque. Surtout quand ledit numéro « se vend très bien » (au dire du kiosquier de la station de métro Réaumur-Sébastopol qui le met en avant sur ses présentoirs). Vivrions-nous une certaine « résurrection du communisme » – l’expression est d’Alain Badiou dans une livraison récente des Lettres Françaises – au point que la presse traditionnelle se sente obligée de prendre sa part au phénomène ? C’est ce que pourrait laisser penser ce hors-série. La couverture de ce « Les philosophes et le communisme » ne prend cependant personne en traître : s’y alignent dans le plus pur style « réaliste soviétique » les profils de Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao.
« L’idée a-t-elle survécu à l’Histoire ? » demande un bandeau rouge. On comprend vite l’angle du dossier. Aux rêveries bien légitimes des philosophes (Platon, Fourier, Marx), l’histoire n’a-t-elle pas opposé une cinglante « épreuve des faits » ? C’est en tout cas le titre du deuxième tiers du dossier consacré aux moutures soviétiques ou chinoises du « totalitarisme », à l’errance des intellectuels ayant soutenu le communisme et à la lucidité de ses dénonciateurs précoces. Ainsi, Philosophie Magazine nous propose un débat « pour/contre » entièrement biaisé, puisque les textes choisis de penseurs favorables à l’émancipation (Sartre, Merleau-Ponty, Desanti) datent tous de l'époque où ils défendaient le stalinisme ou ses avatars. Présentation très insidieuse qui permet de montrer que les « pro » étaient évidemment mystifiés…
La tonalité générale de ce dossier ne tranche malheureusement pas avec le traitement médiatique anticommuniste et libéral habituel. Ainsi, Alain Badiou, cité comme grand prêtre de « l’idée communiste » renaissante, peut tranquillement affirmer que « Marx ne possède pas de pensée politique forte » (p. 17). On a connu des communistes plus enthousiastes. Si les « pro » sont donc mal représentés, aucun des « anti » ne semble manquer à l’appel. Jusqu’à l’inévitable Bernard Henri-Lévy, élogieusement cité comme « écrivain et philosophe français » aux côtés d’André Gide ou de Michel Foucault. En revanche, à un philosophe marxiste vivant aussi essentiel que Lucien Sève, le dossier ne consacre que 21 mots, sous l’appellation grotesque de « gardien du temple ».
Enfin, dans le dernier tiers censé explorer l’actualité du communisme, on trouve des entretiens avec des figures telles qu’Antonio Negri ou Jean-Luc Nancy où les luttes semblent perdre beaucoup de leur sens. On y apprend ainsi que Toni Negri « met la métropole à la place de l’usine comme lieu de production de la valeur ajoutée ». De Jean-Luc Nancy, que ce qu’il faut entendre par « communisme », « c’est que d’abord nous sommes en commun, et qu’ensuite nous devons devenir qui nous sommes ». De Svetlana Alexievitch (auteure de La fin de l’homme rouge, soutenue par la fondation du milliardaire Georges Soros) que « la seule réalité du communisme est en l’homme ». C’est à qui édulcorera le plus le sens du communisme pour le rendre soluble dans le néolibéralisme… À quand de petits guides Marabout de développement personnel intitulés « Aller mieux grâce au communisme » ou « Guérir le stress avec Engels » ?

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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