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La formation professionnelle, un moyen de subversion, Josua Gräbener

Les États membres de l’Union européenne consacrent chaque année plusieurs milliards d’euros à la formation professionnelle continue des adultes. En France et en Italie, la plupart des employeurs versent des cotisations patronales aux organismes paritaires qui financent les actions de formation pour les salariés, tandis que les collectivités publiques prennent en charge la formation des demandeurs d’emploi et la formation initiale des jeunes (apprentissage…). Ce partage des tâches a été rudement mis à l’épreuve suite aux crises économiques
successives et aux coups portés sur les acquis sociaux.

Transformation de la main-d'oeuvre en variable d'ajustement des entreprises privées
Plus encore que la formation initiale, la formation professionnelle répond largement à des impératifs économiques sectoriels, territoriaux et souvent à court terme : ce que certains auteurs ont pu qualifier de « doctrine adéquationniste ». Cette évolution témoigne plus largement d’une tendance préoccupante
à la transformation de la main-d’oeuvre en variable d’ajustement des entreprises privées : le « coût du travail »
peut ainsi être réduit par des dispositifs de flexibilité. Contrats courts, périodes d’essai, temps partiel subi, contratto di collaborazione a progetto (co.co.pro) en Italie, gels des salaires, extension continue de l’âge légal de départ à la retraite… tandis que les garanties collectives régressent, les formes de travail atypiques se sont multipliées, et constituent souvent la norme pour les classes populaires. Face à cela, les pouvoirs
publics ont trop souvent répondu par des politiques centrées sur l’offre de travail. D’une part, de très importantes subventions, directes ou déguisées (via les exonérations de « charges sociales »), sont accordées aux employeurs pour favoriser l’embauche des catégories les plus fragilisées : c’est sans surprise que le « Pacte de responsabilité » proposé par François Hollande séduit tant le Medef. D’autre part, c’est à l’échelle européenne qu’une double dynamique est promue : la promotion de l’« employabilité » tous azimuts est une manifestation
de plus de la culpabilisation des chômeurs ; la mise en concurrence des travailleurs en Europe encourage une course effrénée vers le moins-disant social. Il en va ainsi du « modèle allemand » que les responsables souhaitent imiter et généraliser, induisant une extension du précariat en l’absence d’une juste distribution de la richesse issue du travail. Absence de droits pour les travailleurs détachés, issus des pays de l’Est ; absence de salaire minimum, frappant d’abord les femmes et les actifs dits « peu qualifiés ».
Dans ce contexte, la formation professionnelle peut devenir un outil de subversion de la convention capitaliste du travail. Mais pour pouvoir résister collectivement au chantage à l’emploi, cet outil doit être accompagné d’une ambition allant audelà de la « flexicurité » promue partout en Europe. Une reconnaissance commune des titres doit être favorisée, afin de permettre une amélioration statutaire et salariale. Le Fonds  social européen constitue une opportunité de promotion des droits collectifs, à condition d’être indexé non plus tant sur le fantasme de l’ « économie de la connaissance » et sur les apories de la « compétitivité », que sur des garanties de protection
des individus. Seuls des efforts de solidarité et de coopération politique transnationales, telles que portés par la GUE, permettront de sortir de la spirale infernale de la casse sociale internationale et du repli nationaliste.

Par Josua Gräbener doctorant en science politique à l'université de Grenoble.

 

La Revue du projet, n° 36, avril 2014
 

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