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Derrière la droitisation de l’UMP, les tensions internes au parti, Entretien avec Anne-Sophie Petitfils*

Le rapprochement que l’on constate entre le discours de l’UMP et les thématiques du FN cache aussi la profonde crise interne et les véritables disparités qui existent à l’intérieur de ce parti.

Les déclarations de certains responsables de l’UMP concernant par exemple les Roms, les immigrés ou le mariage homosexuel donnent l’impression d’un glissement vers la droite de ce parti, ce diagnostic vous paraît-il pertinent ?
Au regard de mes travaux, je peux difficilement déterminer si l’UMP est en train de « s’extrême-droitiser ». Cependant, je remarque dans le même temps que les propos démagogiques, voire franchement racistes et homophobes tenus par des cadres de l’UMP tendent à se multiplier depuis 2012. Il me semble que ces prises de position ne peuvent se comprendre indépendamment de la crise idéologique et de leadership que traverse l’UMP. En effet, au moment de sa création, en 2002, ses fondateurs présentaient ce nouveau parti comme une machine électorale conçue pour la conquête et l’exercice du pouvoir. Or, en 2012, l’UMP qui avait déjà perdu la majorité des exécutifs locaux et la présidence du Sénat, connut un nouveau revers électoral en entrant pour la première fois depuis sa fondation dans l’opposition à l’Assemblée nationale. Pis, à l’extrême droite, l’accession de Marine Le Pen à la tête du FN, sa volonté de transformer le FN en un parti de gouvernement et ses succès électoraux à des élections au scrutin uninominal ont ébranlé les bases et l’identité de l’UMP. Menacée sur sa droite par le FN et sur sa gauche par le PS, l’UMP tend à se diviser entre les tenants d’un rapprochement avec le centre et ceux qui souhaitent braconner sur les terres du FN. Ces prises de position sont donc avant tout constitutives d’une lutte pour l’orientation du parti.

Observe-t-on en particulier un rapprochement avec le Front National ? Et si oui, celui-ci est-il réellement inédit ?
On observe dans une certaine mesure un rapprochement de l’UMP avec le FN et du FN avec l’UMP. Ce rapprochement n’a rien d’évident pour un parti comme l’UMP dont la raison d’être en 2002 était de constituer un rempart contre le FN… Pourtant dès 2003, Nicolas Sarkozy, en tant que ministre de l’Intérieur et prétendant à la succession de Jacques Chirac, s’est présenté en thuriféraire d’une droite décomplexée. Ses déclarations musclées et sa politique sécuritaire ciblée sur les jeunes des quartiers populaires et de reconduite aux frontières des étrangers en situation irrégulière ont séduit une partie de l’électorat frontiste et de la base de l’UMP. Ce précédent a servi de référence idéologique aux initiateurs des mouvements de la Droite populaire en 2007 et de la Droite forte en 2012. Le rapprochement idéologique est favorisé par l’engagement à l’UMP de transfuges du FN, comme Guillaume Pelletier et, au niveau local, par la cooptation d’anciens cadres et élus du Front national, qui ont transité par le MPF ou le CNI.
Mais ce rapprochement idéologique ne s’accompagne pas d’un rapprochement électoral. Si certains cadres de l’UMP prônent plus ou moins ouvertement la conclusion d’accords électoraux avec des candidats investis par le FN dans certains territoires clés, le positionnement officiel de l’UMP tend à écarter toute alliance électorale avec le FN. Mais la droite gouvernementale n’a pas toujours eu ce positionnement à l’égard du FN. On se souvient de l’élection municipale à Dreux en 1983, où la droite s’était alliée avec le candidat du Front national, Jean-Pierre Stirbois, pour battre la candidate socialiste…

N’y a-t-il pas a contrario un glissement à gauche de l’UMP ou du FN sur certaines thématiques (social, écologie, etc.) ?
Tous les partis qui entendent exercer le pouvoir sont tenus de proposer une offre politique thématisée incluant les enjeux sociaux majeurs, comme l’écologie ou le développement durable. Dans les années 1990, la droite se contentait d’intégrer sur les listes des représentants de la société civile, connus pour leur investissement dans le domaine de la protection de la faune et de la flore. Ces stratégies s’accompagnaient rarement d’une prise en compte réelle des propositions défendues par ces personnalités, car leurs revendications entraient souvent en contradiction avec celles d’alliés traditionnels de l’UMP aux élections régionales, comme les chasseurs de CPNT. Aujourd’hui, l’UMP ne peut faire autrement que d’intégrer dans ses programmes des propositions sur ces questions. Mais la prise en compte de ces thématiques ne s’accompagne pas d’une conversion au progrès social des responsables de l’UMP…

Les « dérapages » homophobes ou racistes passent-ils réellement sans heurts au sein de l’UMP ?
Un parti de gouvernement comme l’UMP rassemble des adhérents et des cadres aux socialisations politiques et aux idées politiques différentes. Cette diversité est très marquée à l’UMP, un parti qui entendait réaliser la fusion des différentes familles idéologiques de la droite (le gaullisme, le centrisme, le libéralisme, le souverainisme, le conservatisme, la démocratie chrétienne…). On comprend que les conflits sont potentiellement nombreux. Dans le cadre de mes travaux, j’avais eu l’occasion d’étudier les conflits autour de la question homosexuelle à l’UMP, suscités par les propos du député du Nord, de l’UMP Christian Vanneste de 2005 à 2008. Fervent soutien du thème de « la droite décomplexée » prônée par N. Sarkozy, ce dernier avait déclaré publiquement que « l’homosexualité est inférieure à l’hétérosexualité ». La judiciarisation ainsi que les condamnations morales dont les propos de Christian Vanneste font l’objet, entraînent la constitution de deux coalitions hétéroclites antagonistes. Rassemblant des membres du CNI, de l’UNI, le syndicat étudiant de droite, et du Forum des républicains sociaux de Christine Boutin, des catholiques traditionalistes, ainsi que des associations familialistes, la première coalition s’organise en soutien au député du Nord. La seconde critique plus ou moins ouvertement les propos de ce député. Elle allie des représentants du mouvement Gaylib qui défend les droits des personnes homosexuelles à l’UMP, à des personnalités de l’UMP plus progressistes sur cette question, des libéraux de Démocratie libérale ainsi que les Jeunes populaires. Il est frappant de constater que les débats autour du « mariage pour tous » ou la polémique sur « la théorie du genre » opposent aujourd’hui à l’UMP les mêmes protagonistes.

Finalement, la principale évolution de l’UMP – comme d’autres partis – n’est-elle pas surtout dans la « managérialisation » de son organisation que vous avez étudiée ?
Mon travail de thèse s’attachait à analyser la mobilisation partisane que l’UMP a connue entre 2004, date de l’accession de N. Sarkozy à sa tête, et 2008. J’ai étudié la diffusion d’une rhétorique modernisatrice et de pratiques managériales (établissement de « contrats d’objectif », classement des fédérations en fonction de leurs « résultats », promotion de la « responsabilisation », usage du webmarketing…) à l’occasion du recrutement de « nouveaux adhérents » par la direction sarkozyste de l’UMP. J’ai montré combien l’usage de ces techniques a constitué une ressource essentielle pour des élites en lutte pour la succession de l’ancienne équipe dirigeante et soucieuse de mettre en scène leurs compétences gestionnaires et leur capacité à innover et à moderniser le parti. L’affichage récurrent de la modernisation de l’UMP s’insère ainsi dans une double stratégie de légitimation par l’usage des codes culturels et de certaines pratiques des milieux de l’entreprise et de disqualification des « ancien­nes » pratiques partisanes et par extension des « anciens » cadres du parti. Mais cette stratégie a produit des tensions au niveau local et plus particulièrement dans la fédération du Nord, que j’ai observée, entre les « nouveaux » entrants issus des milieux de l’entreprise et enclins à promouvoir de nouvelles pratiques militantes plus participatives et les « anciens » militants intégrés au système politique local.

*Anne-Sophie Petitfils est politiste. Elle est docteure en science politique de l’université Lille-2.

La Revue du projet, n° 35, mars 2014
 

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