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Les conditions du travail journalistique façonnent une vision du monde, Entretien avec Jérôme Berthaut*

En tant que sociologue et ancien journaliste, pensez-vous que les média contribuent à diffuser certaines valeurs de droite parmi la société française ?

En fait les grands média tendent surtout à reprendre et à illustrer les thèmes qui dominent le débat public. De nombreux travaux sociologiques ont montré le poids de ceux que l’on appelle « les définisseurs primaires » en la matière, c’est-à-dire ceux qui occupent des positions dominantes dans le champ politique et les grandes institutions. On a ainsi par exemple assisté à une montée progressive du thème de la sécurité depuis une vingtaine d’années, y compris à gauche avec le Congrès de Villepinte en 1997 où Lionel Jospin et Jean-Pierre Chevènement ont ratifié le fait que la lutte contre l’« insécurité » était aussi une priorité de la gauche plurielle alors au gouvernement.
Les média agissent ainsi comme une caisse de résonnance de ce glissement à droite du champ politique. Comme à l’époque Sarkozy, les prises de position de Manuel Valls génèrent chaque jour leurs lots de reportages sur le dernier problème pointé par le ministre. Il est d’ailleurs révélateur de cette médiatisation que l’on se souvienne beaucoup plus des noms des ministres de l’Intérieur depuis une quinzaine d’année que de ceux des Affaires sociales ou du Travail… L’agenda médiatique est ainsi très dépendant des logiques politiques.
Il ne faut cependant pas avoir une vision trop mécanique des choses : les média ne sont pas de simples haut-parleurs passifs des discours politiques, ils relaient ces derniers en les retraduisant en fonction de leurs propres logiques. Et on assiste à cet égard à une montée continue des pressions économiques, notamment à la télévision qui reste le média dominant.

Comment se traduit concrètement cette pression économique ?
Depuis une dizaine d’années, la place des faits divers n’a cessé de progresser dans les journaux télévisés. Le contexte concurrentiel est en effet toujours plus fort, avec le développement de la TNT qui a amené une fragmentation de l’audience. Or les faits divers sont perçus par les responsables de chaîne comme une recette fédératrice permettant de réunir une audience large. Cette logique n’épargne pas le service public, dont les responsables viennent souvent des télévisions commerciales et en importent la culture de l’audimat et les modèles de productions. En leur temps, sur France 2, Claude Sérillon ou Marcel Trillat considéraient l’actualité internationale ou les questions sociales comme prioritaires sur les faits divers. Ce n’est plus le cas de leurs successeurs débauchés de TF1, M6 ou BFMTV. On observe ainsi une homogénéisation du traitement des quartiers populaires entre chaînes publiques et privées sous l’angle des déviances, tandis que pour les journalistes, le fait divers est considéré comme un moyen de prouver sa polyvalence et son « courage », voire de faire des scoops pour endosser le costume du journaliste d’investigation. Non seulement la spécialité fait divers a été revalorisée dans les rédactions, mais la médiatisation des déviances devient une approche transversale à toutes les autres rubriques. La rubrique éducation va par exemple cadrer ses sujets sur les violences scolaires, et la rubrique religion sur l’islamisme ou les « dérives communautaires ». On en arrive là à cause d’une division du travail de plus en plus stricte entre ceux qui commandent les sujets et ceux qui les exécutent. Les rédacteurs en chef et les présentateurs ont acquis un quasi monopole de décision sur les sujets diffusés, au détriment des chefs des rubriques spécialisées qui se retrouvent en concurrence pour placer leurs propositions et vont donc chercher à anticiper les préférences des premiers. En l’occurrence, il s’agira souvent d’angler sur le traitement des déviances, quel que soit le sujet.

Les formats n’ont-ils pas également une influence sur le traitement des sujets ?
En effet, par leur brièveté et les impératifs d’attractivité. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) impose par exemple aux chaînes de contrebalancer leurs sujets dépréciatifs sur les quartiers populaires, mais elles le font en privilégiant des portraits d’habitants présentant des success stories, ce qui propage du même coup une vision libérale. Le format du portrait tend en effet à célébrer les efforts et les mérites individuels plutôt que les dispositifs publics et collectifs qui ont permis ces parcours. Ce type de sujets véhicule en outre l’idée que, quand on veut, on peut et condamne de ce fait implicitement tous ceux qui ne « réussissent » pas.

Ces logiques concernent-elles de la même manière tous les types de supports médiatiques ?
Non, il faut par exemple différencier les média régionaux écrits des grands média nationaux audiovisuels. Dans les premiers, même au Parisien, on trouve des pages locales où le poids de la hiérarchie est beaucoup moins fort, ce qui donne plus de marges de manœuvres aux reporters et de variété de sujets, même si les premières pages obéissent en revanche à une logique de commande identique à celle des chaînes de télévision.

Avez-vous observé des résistances de journalistes à la base contre ces biais de traitement ?
Quand on suit des journalistes au travail, on constate que certains expriment des désaccords lors des tournages ou du montage des sujets, en contestant le choix des images, des commentaires ou la construction des plans qu’exigent leurs chefs. Ils ne sont pas des robots. Cela étant, la protestation reste très coûteuse : les pigistes et les contrats CDD risquent de ne pas être renouvelés, tandis que les journalistes plus stables voient la menace d’être relégués dans des rubriques moins prestigieuses. Mais au quotidien, la contestation est surtout neutralisée par les logiques de productivité et l’insertion dans le groupe de travail. Les journalistes travaillent en flux tendu et sont animés par l’obsession de « remplir la commande » dans les temps, d’où la reprise des routines de travail et le recours aux informateurs les mieux organisés (c’est-à-dire les sources dominantes, par exemple policières), sur un mode non réfléchi. Par la reproduction des reportages, les cadrages hiérarchiques et le prêt-à-penser des communicants deviennent progressivement évidents et ne sont plus questionnés. Comme les compagnons du devoir acquièrent un tour de main, les journalistes acquièrent ainsi un tour d’esprit, par la pratique, dans la manière de penser et d’interpréter le monde social. On croit souvent que les journalistes sont porteurs d’une idéologie qu’ils injectent sciemment dans leurs sujets. En réalité, cela joue plutôt en sens inverse : ce sont les contraintes de leurs pratiques qui leur font intérioriser des manières de voir le monde et d’interroger l’actualité. La pratique professionnelle génère ainsi une véritable socialisation politique. Par exemple, les journalistes vont dans les quartiers populaires de manière très ponctuelle et furtive pour réaliser leurs sujets, ce qui tend à agacer la population et favorise les agressions à leur égard, cultivant en retour chez eux l’idée que ces quartiers sont effectivement très dangereux. Et paradoxalement, c’est celui qui va remettre en question ces logiques qui va être taxé de « militant », manquant de neutralité et de professionnalisme.  

*Jérôme Berthaut est sociologue.
Il est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Bourgogne.

La Revue du projet, n° 35, mars 2014
 

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