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Gattaz, le laboureur et le CAC 40, Gérard Streiff

Le Mouvement des entreprises de France (MEDEF) a changé de patron en 2013. Un nouveau chef a rallié les suffrages (façon de parler, on va le voir) sur une posture de « patron moyen » et d'homme « de combat ». Ce renouvellement a donné lieu à une littérature sur laquelle il n'est pas inutile de revenir. Comment Gattaz est-il devenu roi ?

L’élection, l’été dernier, à la direction du MEDEF de Pierre Gattaz, fils d’Yvon (le papa fut président du CNPF sous Mitterrand), a donné lieu à une série de commentaires convergents, on pourrait presque parler « d’éléments de langage », comme s’il s’agissait de messages concoctés par des agences de « comm’ ». Que nous répétait-on avec méthode ? Que cette campagne électorale fut un modèle de « démocratie » patronale où l’on a choisi un patron « normal », pur « industriel » et surtout un patron de « combat ».
Reprenons chacun de ces thèmes.

Une démocratie patronale ?
Le renouvellement de la direction du MEDEF a donné lieu à une étonnante comédie démocratique : divers candidats en effet ont couru les média, fait un tour de France, motivé, dit-on, les 700 000 membres de l’organisation. Ils ont fait comme si… mais c’était surtout pour la galerie car en fait l’industriel lambda ne votait pas, il était « encadré » par des territoires ou des fédérations qui votaient à sa place. Il n’y a au MEDEF que 561 grands électeurs, très exactement. Et le plus souvent, ils suivent un premier vote fourni par le conseil exécutif de l’organisation, lequel comprend 45 membres. Pour Gattaz, le conseil s’est partagé en deux moitiés à peu près égales. Bref à l’arrivée, ce n’est pas 700 000 patrons qui ont décidé, ni 561 grands électeurs, ni même 42 membres du conseil exécutif mais à peine une dizaine de cadors, plutôt parisiens, qui ont fait pencher la balance. Gattaz est l’enfant d’un compromis réalisé dans le premier cercle de pouvoir.

Gattaz, un patron « normal »
Ici, on peut faire le lien avec le deuxième thème récurrent : Gattaz serait un patron « normal ». L’image qui a été vendue de lui est celle d’un entrepreneur « moyen », un homme de province, un personnage bien moins voyant (et chatoyant) que les marquis du CAC 40. Le Figaro s’est même laissé aller à imaginer un combat de titans entre un patronat de la jet-set et le patron « laboureur » que représentait Gattaz. « Il existe des patrons laboureurs, écrivait ce quotidien, qui creusent chaque jour leur sillon, Pierre Gattaz est l’un des leurs. Cet ingénieur en télécommunications qui dirige depuis vingt ans l’entreprise familiale Radiall, fondée en 1952, est à l’image de ces dizaines de milliers de patrons de PME et de grosses entreprises familiales passionnés par les produits qui sortent de leurs usines. » Cette image pieuse, Gattaz l’entretient. Démago à ses heures, il aime, dans son livre Le printemps des magiciens par exemple, fustiger « les personnalités économiques, les membres des cercles patronaux, les syndicalistes, les hommes de la droite libérale, les intellectuels de la gauche maoïste ou trotskiste qui n’ont jamais croisé un ouvrier de leur vie, ni parlé à un ingénieur ni visité une usine. »
Dans la foulée, on ajouta que Gattaz était un pur industriel. On valorisa son statut (« la passion de l’industrie l’habite » toujours selon Le Figaro) et sa rhétorique sur le « retour » de l’industrie française. On mettait ainsi en sourdine la démarche patronale de financiarisation de l’économie. Ce discours, bien dans l’air du temps, et faisant écho aux mignardises de Montebourg, plut aux patrons « petits » et « moyens », agacés par les nobliaux de la Bourse et leurs machins mondialisés… Mais ces propos sont légèrement abusifs car comment oublier que ce sont « les membres des cercles patronaux » parisiens qui, en dernière instance, ont fait roi Gattaz. S’il a été élu, c’est grâce au soutien des secteurs de la banque et de l’assurance, venus renforcer le monde de la métallurgie (UIMM) et du bâtiment et des travaux publics (BTP). D’ailleurs (voir extrait ci-dessous), ce sont ces « cercles patronaux-là » qui sont présents à tous les postes clés de son organigramme et non les patrons « moyens ».

Un patron de « combat » ?
Ici encore, Gattaz a eu le nez fin. La base patronale du MEDEF s’est radicalisée. Certes le MEDEF de Parisot fut lui aussi de tous les combats régressifs, antisociaux. Mais les manières de Parisot, ses arrangements de salon, ses universités d’été aux ordres du jour tarabiscotés ne correspondaient plus tout à fait à une véritable hargne de classe qui traverse le patronat. La base patronale actuelle se comporte en troupes de choc du libéralisme, portées par une idéologie revancharde, théorisant le principe d’inégalité, nourrissant une détestation des « assistés », des fonctionnaires, des impôts, de l’État. Gattaz a surfé sur – et alimenté – cette surenchère (également entretenue par des syndicats patronaux rivaux comme la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME), toujours prêts à disputer la représentativité du MEDEF). C’est cette « base » que l’on a retrouvée, déchaînée, le 8 octobre dernier lors d’un meeting du MEDEF à Lyon, 2 000 patrons « remontés comme des pendules » » (dixit Le Monde), qui fustigeaient « une sphère publique démentielle », « un coût du travail insupportable », « des réglementations inutiles ». « Il faut en finir avec le Code du travail et ses 3 000 pages » lança le responsable local du MEDEF. « Nous nous battrons dans la rue s’il le faut pour défendre notre liberté d’entreprendre » dit-on encore. C’est elle qui était en grande partie à la manœuvre en Bretagne.

Ce discours agressif n’est pas forcément celui des princes du CAC 40. Eux aussi en veulent toujours plus mais ils se trouvent dans une situation de quasi-cogestion du pouvoir, avec la haute administration et les cabinets ministériels, squattant les 1001 organismes « paritaires » où se prennent les grandes décisions, comme l’accord national interprofessionnel (ANI) par exemple. Des organismes dont la « base » patronale, de manière générale, ne connaît même pas l’existence. Les maîtres de ces puissantes fédérations patronales sont les partenaires privilégiés des pouvoirs publics, ils disposent d’une ample bureaucratie, ils sont les interlocuteurs qui comptent, très jaloux de leurs prérogatives, comme la métallurgie (UIMM), soucieuse de conserver la commission sociale, c’est-à-dire la gestion directe des négociations sur l’emploi et les retraites. Fruit d’un compromis, Gattaz est porté par cette caste quasi-mondaine, ouverte au compromis social libéral et dans le même temps il parle « pour les laboureurs », plus ordinaires. Un marquis avec un bonnet rouge, en quelque sorte. n

Les huit pôles de Gattaz

Le nouvel organigramme du MEDEF se compose de huit pôles distincts d’importance inégale. Le premier, dirigé par Geoffroy Roux de Bézieux (vice-président délégué et trésorier) reprend le périmètre de la commission économique présidée dans les années 1990 par un autre libéral, Denis Kessler. Elle couvre les questions d’économie, de fiscalité, de compétitivité, de consommation, de développement durable et d’innovation.
La deuxième pile est dédiée au social (droit du travail, retraites, santé, marché du travail…) sur les contours cette fois-ci de la commission sociale dirigée du temps du CNPF par Denis Gautier-Sauvagnac, l’ex-homme fort de la métallurgie. Elle est placée sous la houlette de son successeur à l’UIMM Jean-François Pillard, nommé en binôme avec un assureur, Claude Tendil, le PDG de Generali, un proche de Denis Kessler. Patrick Bernasconi, le patron de la Fédération des travaux publics, rallié à Gattaz, a le titre de vice-président délégué et supervise le réseau et les MEDEF territoriaux. Quant à Jean-Claude Volot, l’ex médiateur interentreprises qui a très tôt soutenu Gattaz, il s’occupe des questions d’export, dissociés du reste des sujets d’économie internationale (B20...) regroupés dans un pôle à part. Thibault Lanxade, petit candidat rallié lui aussi très tôt à Gattaz, est récompensé en prenant les commandes d’un ensemble dédié aux PME et à l’entrepreneuriat. Autre nouveauté : la constitution d’un pôle sur la sphère publique - « la baisse des dépenses de l’État » décrypte un membre de l’équipe – placé sous la direction de l’ex-ministre déléguée à l’Emploi d’Alain Juppé, Anne-Marie Couderc, aujourd’hui PDG de Presstalis. Les services n’ont pas été oubliés puisque la direction du huitième ensemble revient à Jean-Pierre Letartre, patron d’Ernst&Young. L’actuel président du Groupement des professions de service (GPS) s’occupe de la prospective et anime la réflexion du MEDEF sur la « France 2020 ».

D'après le Figaro/Économie, 3 juillet 2013

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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