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L'économie : une science ou non ?

L'économie est-elle une science, un art, une idéologie, une religion ou une escroquerie ?

Entretien avec
Arnaud Orain,
économiste.
Il est professeur à l'Institut d’études européennes
de l’université Paris-8.

Qu'est-ce que l'économie ? la finance, la gestion en font-elles partie ?
Le champ de l'économie a évolué : au XVIIIe siècle, on est passé du sens ancien de gestion avisée du domaine agricole à une science du commerce, puis à une science rationnelle de la conduite des nations fondée sur un petit nombre de principes. On ne doit pas oublier ces sens anciens. La finance fait pleinement partie de l'économie, elle est intimement liée à la fiscalité. Pour la gestion, ça se discute davantage. Une théorie dite de la firme, de la configuration du marché, de l'organisation de l'entreprise, c'est bien dans l'économie. En revanche, ce qu'on enseigne dans la plupart des écoles de commerce, où il s'agit surtout d’apprendre à comprimer les coûts, c'est un peu de la comptabilité et beaucoup de la « technique du dressage », il est difficile de placer cela dans la science économique.

Pour les uns, l'économie serait devenue une science vers 1750-1770 ; pour d'autres, ce serait avec Marx vers 1860. Ces moments de ruptures sont-ils aussi nets ?
Ce n'est pas entièrement faux, mais l'émergence de la scientificité de l'économie est beaucoup plus diluée dans l'histoire. Certes la plupart des historiens de la pensée économique posent, au-delà de quelques précurseurs, un acte de naissance au milieu du XVIIIe siècle, avec le cercle de Gournay dans les années 1750, les Physiocrates dans les années 1760 (Quesnay, Dupont de Nemours, Mirabeau père), puis Adam Smith dans la décennie suivante. Mais cette affirmation considère implicitement que le marché est la question centrale, elle est surdéterminée par des valeurs morales, éthiques qui n'ont rien de naturel et correspondent à l'émergence du capitalisme. Des auteurs jansénistes du début du XVIIIe, comme Charles Rollin ou Jacques-Joseph Duguet pour prendre des exemples peu connus, ne sont jamais considérés comme des économistes « scientifiques ». Ils ont pourtant écrit des textes comportant des raisonnements analytiques à l’image de ceux de Smith, mais ils partaient d'autres valeurs, aujourd’hui plus obscures. Quant à Marx, il n'a jamais prétendu que l'économie, l'histoire, etc. seraient devenues des sciences avec lui, il a toujours affirmé très clairement ce qu'il devait aux classiques comme Smith ou Ricardo. L'explication de la cause de la richesse change, mais reste néanmoins l'objet principal de l'économie. La rupture, réelle et fondamentale, que Marx incarne, concerne d'autres aspects : les rapports à la classe ouvrière, l'exploitation, l'aliénation, les crises, la transformation du monde…

N'y a-t-il pas un renversement de perspective au XXe siècle avec le passage de « l'économie politique » à « la science économique » par ceux qu'on appelle les néoclassiques ?  
D'une certaine façon, oui. Reposant sur le principe de la rationalité des individus et de l'efficacité du marché, on aurait d'après eux un modèle apolitique, a historique, neutre, universel, comme dans les « sciences dures ».

Y a-t-il des acquis en économie ? Des résultats qui, tels le théorème de Pythagore ou la gravitation universelle, ne peuvent être remis en cause, du moins à des échelles raisonnables, lorsque les cadres nécessaires sont adaptés ?
Question très difficile. On pourrait la retourner en disant qu'aucune des grandes théories économiques n'est vraiment fausse. Mais elles font toutes référence à un cadre souvent occulté, ou à des présupposés non explicités. Cela dit, la plupart des économistes peuvent s'opposer sur beaucoup de questions et s'accorder sur certaines assertions assez larges. Par exemple, en situation de plein-emploi, une augmentation des salaires entraîne une hausse de la demande, donc une hausse des prix ; les divergences viennent ensuite des conséquences politiques qu'on en tire.

Vers 1700, les plus grands physiciens étaient partagés, voire antagonistes, sur les principes, notamment entre les Cartésiens et les Newtoniens, et pourtant personne ne niait que la physique était une science… Doit-on voir les désaccords persistants sur les principes de l'économie comme des obstacles à ce que cette discipline soit scientifique ?
Non, les controverses, y compris sur les principes, donnent une dynamique à toutes les sciences. La grande différence avec les sciences dites « dures » est qu'ici, l'objet et la finalité, c'est l'homme ; il y a donc des dimensions de désaccords plus fondamentaux sur les principes. Refuser l'exploration d'autres pistes que celles du courant dominant ne peut qu'appauvrir la science économique.  

Au XIXe siècle, on a souvent affirmé que les affaires humaines ne sauraient être étudiées comme les phénomènes naturels, qu'elles sont de l'ordre du sentiment, du flair, de l'émotion, du savoir-faire, de l'art, du sens de l'opportunité. Au XXIe siècle, y a-t-il des économistes qui estiment explicitement que leur discipline n'est pas scientifique ?
Guère aujourd'hui. Comme le dit Philippe Mongin, le principe de rationalité fait l'unité des sciences sociales : on aspire à examiner les faits, à être rigoureux sur les sources, à inférer selon les normes de l'argumentation, à viser la cohérence. En revanche, des économistes critiques contestent les principes rigides de l'individualisme méthodologique et prônent l'intervention citoyenne.
 
La plupart des sciences se réclament d'une certaine harmonie ou interaction entre théories, observations, pratiques. En est-il de même en économie où très souvent les prévisions sont infirmées par les faits ?
Attention, pendant longtemps, les théories économiques à ambition scientifique ne prétendaient pas être en harmonie avec la pratique, même si elles partaient plus ou moins des faits. Elles étaient normatives, prescriptives, et cela dès les Physiocrates au XVIIIe siècle. Dans les années 1970, ce qu'on a appelé les « anticipations rationnelles » avait entre autres pour objectif de montrer à tous les gens comment ils devaient se conduire dans la vie économique s’ils se voulaient rationnels, donc de corriger leurs conduites. L’idée générale était que la réalité devait se conformer au modèle, et non l’inverse. Depuis la grande crise de 2008-2009, les économistes partent un peu plus des faits, mais c'est peut-être simplement instrumental.

Les rapports entre l'économie, les mathématiques et les statistiques ont souvent été tumultueux, au nom de l'histoire, de la variabilité, de la liberté, du hasard, etc. Il y a dix ans, de nombreux étudiants et enseignants universitaires se sont insurgés contre l'omniprésence de modèles mathématiques en économie. Où en est-on et cela va-t-il continuer ?
Dans l'enseignement actuel de l'économie, c'est plutôt encore pire. On oublie toujours l'histoire des faits, de la pensée, les problèmes de fond contemporains : cela a été confirmé par toutes les enquêtes, notamment par celle récente du collectif « PEPS-économie ». Dans la recherche active, je serais plus nuancé. Les « orthodoxes » et les « quantitativistes » continuent à élaborer des outils mathématiques de plus en plus complexes, mais ils s'appuient un peu plus sur les faits contemporains et ressentent le besoin de s'adresser à un public plus large ; mais peut-être est-ce souvent une sorte de repli tactique face au scepticisme des citoyens et même de nombreux économistes professionnels. Cela va continuer, sûrement dix ans, mais pas cinquante ! Ces gens répondent effectivement à des petits cas précis selon des modèles bien assis. Ce sont les clercs du monde industriel, comme les scolastiques étaient les clercs du monde médiéval. Mais leur économie est suspendue à l'avenir de la société industrielle et, lorsque les incertitudes écologiques, sociales, migratoires seront devenues encore plus angoissantes, leurs modèles deviendront sans objet. Mais attention : beaucoup de travaux d'histoire de la pensée le deviendront aussi, d'autres pas, et certaines études qui semblent aujourd'hui complètement "inutiles", seront au contraire d'une actualité brûlante, je pense notamment à tous les travaux d'anthropologie et d'histoire relatifs aux sociétés pré-industrielles.

Parmi les sciences humaines et sociales quelquefois baptisées péjorativement « molles », on dit souvent que l'économie est la plus « dure » de toutes. Cela a-t-il un sens ?
Non, aucun sens. Pas plus dure que l'histoire, la sociologie ou la géographie ! Le déluge de modèles mathématiques en économie ne doit pas tromper : un résultat (ou prétendu tel) de macroéconomie ou de théorie des jeux n'est pas hiérarchiquement supérieur et à un acquis historique sur les sorcières dans le monde médiéval. S'il y a une reine des sciences humaines, je serais davantage tenté de penser, comme Braudel, que c'est l'histoire.

On parle parfois d'économistes « hétérodoxes » ? Ce dernier mot n'est-il pas un fourre-tout ?  
Tout à fait, surtout en économie. Il y en a de gauche ou d'extrême-gauche à ATTAC et chez les Économistes atterrés, mais aussi des « ultralibéraux », comme Pascal Salin, pour qui les « orthodoxes » sont mous, hésitants sur les fondamentaux de la déréglementation, etc.

Il y a des économistes qui revendiquent l'autonomie de leur « science » et d'autres qui insistent sur les interactions nécessaires avec la sociologie, l'histoire des techniques, la démographie, la politique.
Toute science doit évidemment rechercher une cohérence interne, mais l'autonomie de l'économie vise en général à faire croire que, telle qu'elle est actuellement, elle tourne de façon naturelle, et que les interventions des acteurs syndicaux, politiques, des institutions, sont artificielles, pratiquement sans influence ou alors tout juste propres à dérégler la machine. C'est une escroquerie. On assiste depuis quelques années à une certaine ouverture, en témoignent les évolutions de gens comme Thomas Piketty, Daniel Cohen, Joseph Stiglitz. Là encore s'agit-il d'une évolution profonde ou d'une adaptation ? L'avenir le dira. En tout cas, en ce qui me concerne, il me paraît évident que l'étude des interactions avec les sciences voisines est nécessaire.  

Entretien réalisé par Pierre Crépel et Rima Hawi  pour La Revue du projet.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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