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La guerre en mutations (XVIIIe-XIXe siècles), Alan Forrest

Longtemps, aucune révolution d'envergure dans les techniques ou dans le matériel de guerre ne caractérise cette période. Sous Napoléon (1799-1815), comme autrefois sous les premiers Bourbons (XVIIe siècle), l'infanterie est armée de mousquets à pierre et de carabines, tandis que la cavalerie continue de s'élancer sabres au clair. Mais si rien ne change en apparence, tout change pourtant en profondeur. En effet, plus que sur les armes, les mutations portent peut-être surtout sur la manière de "penser" et de "faire" la guerre.

Par Alan Forrest, historien.
Il est professeur émérite d’Histoire moderne à l’Université d’York (Grande-Bretagne).

L'élément le plus déterminant de ces évolutions repose sur la capacité des États à mettre au service de l’effort guerrier toute leur puissance économique et leur pouvoir fiscal, afin d’étendre leur hégémonie.

Puissance économique et potentiel de domination militaire
La modernisation économique de l’Europe (la « révolution industrielle ») se traduit en effet d’abord en potentiel de projection et de domination militaires, comme le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes nombre de contemporains. La performance guerrière d’un pays est galvanisée par l’investissement industriel. C’est bien cela qui explique la mainmise de la Royal Navy britannique sur tous les océans du monde après la victoire de la couronne anglaise sur les forces françaises dans la Guerre de Sept Ans (1756-1763) – songeons par exemple à l’usine Carron, en Ecosse, fondée dans les années 1750 pour fournir des canons à l’armée et à la marine britannique en temps de guerre. C’est aussi cela qui explique la progression de la Prusse de Frédéric le Grand (1740-1786) sur la mosaïque des territoires germanophones. Le phénomène dépasse cependant les seuls pays européens : au Japon, la soif du progrès industriel sous l’empire Meiji (à partir de 1868) s’explique largement par l’ambition militaire des empereurs, tournée contre une Chine plus traditionnelle et xénophobe, davantage repliée sur elle-même et bientôt vaincue. Désormais, la force des États se mesure à l’aune de leur capacité à déployer leurs troupes à une échelle globale. C’est là l’origine, bien avant 1914, des toutes premières guerres « mondiales », de la Guerre de Sept Ans qui voit Français et Britanniques s’opposer jusqu’en Amérique du Nord, en passant par la guerre d’Indépendance américaine (1775-1783), qui met bientôt aux prises la France, l’Espagne, les Pays-Bas et les États-Unis d’un côté, contre la couronne britannique de l’autre. La quintessence, sans doute, de ces conflits d’échelle planétaire reste bien sûr les guerres coloniales. Si, à partir des années 1810-1820, les empires portugais et espagnols se trouvent amputés de leurs possessions en Amérique latine pour avoir perdu les guerres de libérations nationales engagées par les peuples colonisés, encore faut-il remarquer que les impérialismes européens se tournent, dans le même temps, vers l’Afrique et l’Asie : les Français en Algérie (1830) et les Anglais en Birmanie (à partir de 1824) inaugurent un siècle qui voit les Européens et les États-Uniens étendre leur domination jusqu’à l’Afrique du Sud, l’Indochine ou les Philippines.  La guerre, plus que jamais, est devenue un auxiliaire de la compétition mondiale à laquelle se livrent les pays européens. Pour s’étendre et prospérer, le modèle de domination impérialiste n’a de cesse de recourir au conflit armé.
Les représentations de la guerre évoluent également, au contact des révolutions multiples de la fin du XVIIIe siècle (pensons à la Révolution française, mais aussi aux révolutions d’Amérique, qu’il s’agisse de celle des États-Unis dans les années 1770-1780, de celle d’Haïti puis, à compter des années 1820, de celles d’Amérique centrale et du sud). Le fait guerrier se trouve profondément affecté par ces révolutions politiques dans lesquelles les armées jouent un rôle moteur. Les mots d’ordre révolutionnaires et contre-révolutionnaires attribuent à la guerre, désormais conduite au nom des peuples, des nations et de la souveraineté nationale, un visage populaire assez largement absent de la majorité des guerres de la période antérieure. En 1792, la France de la Révolution part ainsi en guerre contre l’Europe des princes au nom de la Liberté et des Droits de l’Homme. La composition et la taille des armées s’en trouvent profondément affectées.
Parce qu’elle ne sert plus un roi mais la République, l’armée révolutionnaire ne saurait être composée de mercenaires venus de tout le continent européen, comme l’étaient celles de Louis XIV ou de Louis XV. L’armée française, proclame l’Assemblée nationale, n’est rien moins que la Nation en armes. Alors, parce que les révolutionnaires en viennent à considérer que tout citoyen doit être, un jour ou l’autre, soldat et que tout soldat est, réciproquement, citoyen, la République en appelle aux jeunes gens de toute la France, incités dans un premier temps à s’inscrire comme volontaires, puis bientôt contraints à l’enrôlement comme conscrits lorsque le flot des engagements spontanés se tarit et que la pression guerrière s’accroît. Désormais, et pour près de deux siècles, chaque classe d’âge devra répondre à l’appel des drapeaux. À ces soldats-citoyens réquisitionnés, les généraux et les officiers prêchent les Droits de l’Homme la veille des batailles. La promotion des soldats, quant à elle, dépend dorénavant autant de la prouesse guerrière, du mérite, que de la fidélité envers le régime. Au temps de la république jacobine (1793-1794), le principe de l’élection tend même à s’imposer dans le choix des officiers et des sous-officiers, ainsi désignés démocratiquement par leurs hommes. Ces mutations véritables ne sont pas sans portée : elles sont, en 1794, à la base d’une série de victoires sur les forces prussiennes et autrichiennes qui font rapidement de l’élan révolutionnaire des soldats de l’an II une pièce majeure de la légende nationale française.

La guerre pour éliminer un régime politique concurrent
Avec l’extension de la taille des armées et l’enrichissement idéologique du sens donné à la pratique guerrière, les conflits deviennent moins limités et donc, aussi, plus meurtriers. Napoléon sacrifie ainsi entre 2 et 3 millions d’hommes dans ses campagnes, quand la guerre de Sécession (1861-1865), aux États-Unis, entraîne la mort de plus de 2 millions de leurs citoyens. Il est vrai qu’à compter des guerres de la fin du XVIIIe siècle il ne s’agit plus, bien souvent, d’engager les combats pour acquérir un territoire ou assurer la succession d’un prince. L’enjeu est désormais la destruction totale de l’adversaire et de son régime politique. Certes, le phénomène n’est pas entièrement nouveau (qu’il suffise de penser à la Guerre de Trente Ans en Allemagne, dans la première moitié du XVIIe siècle), mais à la différence d’hier où un roi ne mettait pas sa couronne en jeu dans les innombrables conflits de son règne, il est évident que la défaite des Insurgents américains face aux forces britanniques aurait signifié la disparition des tous jeunes États-Unis lors de la guerre d’Indépendance (1775-1783) par leur retour dans le giron colonial britannique, de même qu’une défaite de la France face aux Prussiens ou aux Autrichiens ne pouvait que signifier l’annihilation totale de la Première République lors des guerres de la Révolution française.

La guerre vécue : l'impossible mutation
Il paraît pourtant légitime de s’interroger sur le visage humain de cet enrôlement des masses par les États-nations naissants. Pour ceux qui servent en première ligne, qui se battent et meurent pour la Nation, ici monarchique, là républicaine, qu’est-ce qui a vraiment changé ? Même en France, où une génération entière fut formée par les guerres révolutionnaires et impériales, faut-il céder aux déclarations des leaders politiques et considérer que le moral des troupes fut meilleur, que l’expérience du combat fut différente, ou que les motivations des guerriers, leurs peurs et leurs sentiments, se trouvèrent radicalement modifiés par leur enthousiasme supposé à servir la Patrie ? Dans leurs lettres et leurs carnets de route, les soldats n’en semblent pas entièrement convaincus. Et si quelques-uns continuent à proclamer les valeurs révolutionnaires, la majorité d’entre eux – comme les soldats de tous les temps, sans doute – parlent du quotidien, de leurs conditions de vie, de la qualité de la nourriture, du plaisir de rencontrer des camarades, de leur confiance en leurs officiers. Ils se battent certes avec bravoure et courage, mais au final, il serait excessif de dire que les adversaires Autrichiens et Britanniques, non « régénérés » par la Révolution, se sont comportés différemment. Avec le temps, l’armée révolutionnaire, cette Nation en armes partie à la guerre avec l’enthousiasme des citoyens-soldats, semble se normaliser, se professionnaliser, aux dépens de l’idéologie politique sensée l’animer. Et alors que les ténors de l’Assemblée nationale se persuadent que les troupes françaises seront remerciées par les populations qu’elles libéreront sur leur passage du joug des despotes monarchiques, elles sont partout accueillies avec froideur, rejetées avec hostilité parce que perçues en envahisseurs, sujettes, comme toutes les armées passées, au vol et à la maraude. Leur expérience de la guerre, la mort des fils et la misère des familles, est plus marquante que toutes les déclarations des hommes politiques, dont quelques-unes, comme les promesses du pouvoir législatif français de ne jamais faire la guerre contre les peuples ou pour des motifs expansionnistes, suscitent incrédulité ou même moqueries.

La guerre au risque
de l'ethnocide

Ces mutations sont lourdes de désastres à venir. Si dans la guerre entre Européens, la notion de « guerre juste » continue d’être invoquée pour justifier et réguler, tant bien que mal, le recours aux armes, ces règles traditionnelles de la guerre sont bien aisément transgressées lorsque l’homme blanc se retrouve, sur le terrain colonial, face à des peuples présumés inférieurs à cause de leur « race » ou de leur « civilisation ». Là, la soif du profit immédiat ou la conviction d’accomplir une destinée d’essence divine encourage tous les excès. Les deux guerres de l’Opium en Chine (1839-1842 puis 1856-1860) en sont une illustration. Elles sont déclenchées par le gouvernement britannique suite à l’interdiction réaffirmée par l’empire chinois du commerce de l’opium sur son territoire, qui faisait les beaux jours des commerçants anglais. Les États français, états-unien et russe apportent bientôt leur appui à l’armée anglaise, afin d’élargir leur propre accès au marché de l’Empire du Milieu, supposé gigantesque.
Face à la résistance des peuples occupants depuis des temps ancestraux les terres lorgnées par la civilisation occidentale, les armées coloniales n’hésitent pas à éliminer systématiquement l’adversaire. Qu’il suffise de penser aux tribus indiennes face à l’avancée de l’armée états-unienne ou aux aborigènes d’Australie. Alors, à la fin du XIXe siècle, lorsque l’« amélioration » de la force de frappe des armes en vient à se conjuguer à ces nouvelles conceptions de la guerre qui entremêlent appât du gain, sentiment d’appartenance nationale ou de supériorité politique, raciale et culturelle, la destruction des populations, y compris civiles, peut prendre des proportions industrielles. Le 29 décembre 1890, des Indiens de la tribu des Sioux sont interceptés par l’armée américaine et conduits dans le camp militaire de Wounded Knee Creek. Là, dans des conditions qu’il reste malaisé d’établir, ils sont pris pour cibles par des soldats armés de quatre canons mitrailleurs. En quelques minutes, l’affrontement tourne au massacre. Environ 300 indiens, hommes et femmes confondus, perdent la vie. Les soldats américains ne se contentent pas de tuer ceux de leurs adversaires qui représentent une menace directe. Ils poursuivent leur besogne en supprimant méthodiquement les fuyards, guerriers ou non. La guerre au risque de l’ethnocide.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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