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La résistible défaite, Guillaume Roubaud-Quashie

De bonnets en bananes et de Zemmour en Barbier, on dirait la France engloutie dans les marécages de la réaction. On en oublierait presque qu’il n’y a même pas deux ans, les Français expédiaient Nicolas Sarkozy. Le peuple de gauche aurait-il disparu ?
C’est peu de dire que la désorientation y règne. Les croyants les plus fervents se trouvent ainsi placés dans un extrême inconfort. La politique gouvernementale a tout l’air d’être injuste mais le gouvernement est de gauche ; s’ils agissent ainsi, c’est qu’on ne peut sans doute pas faire autrement. Le message passe d’autant mieux que des décennies d’anti-éducation populaire sont passées par là : une grosse brigade d’experts à la langue indigeste se relaient sans répit, nous habituant à ne rien comprendre et à nous en remettre à « ceux qui savent ». Dès lors, la compréhension et l’appropriation rationnelle abdiquées, ne reste que le domaine de la foi et de l’expérience concrète. Et c’est là le drame des fidèles : le réel contredit la foi. Et voilà l’aiguille de la boussole qui tourne en tous sens à toute vitesse : on s’accroche à la foi et on est d’autant plus agressif qu’on voit bien que l’avion pique du nez. On le comprend : pour ces millions de personnes, toute critique hurlante est nécessairement inopérante et vous projette droit dans la fosse mortelle des « diviseurs qui font le jeu de la droite ».  
À l’inverse, aux marges du peuple de gauche, un matérialisme populaire solide fait primer le réel sur la foi. Combien de millions de personnes, notamment parmi les classes populaires, ont quitté le peuple de gauche avec la rage d’avoir été dupés ? Imaginons un Michel payé un salaire de misère, il fait des heures supplémentaires pour pouvoir respirer un peu. Il élit la gauche : couic les heures supplémentaires, boum le voici imposable, bam les impôts locaux réévalués en conséquence. Eh bien, Michel, la gauche, il l’abandonne : on ne baise pas indéfiniment la main qui vous frappe. Qui ne connaît pas un Michel, dix Michel ? Est-ce qu’il votera Front national l’an prochain ? Pas impossible mais peu probable. Plus sûrement, il ne votera pas, rejoignant le premier parti de la classe ouvrière – et de loin ! – : l’abstention qui ne rime pas avec dépolitisation mais avec dégoût des trop dupés.
Entre ces deux figures, il y a bien sûr toute une gamme mais la place m’est comptée… Regardons plutôt le comportement politique des Français à travers l’exemple de la circonscription de Villeneuve-sur-Lot. Nous sommes en pleine affaire Cahuzac, le risque FN est pointé de toutes parts, présenté comme une conséquence logique de ce climat d’affaires – le système médiatique et nombre de responsables politiques élevant ainsi volens nolens le FN à la dignité de meilleur parti anticorruption. Que se passe-t-il ? Le phénomène décrit plus haut se produit tranquillement.
1) Rétraction massive du « peuple de gauche » : 55 % en 2012 et 27 000 voix ; 33 % et 10 000 voix en 2013 (soit un recul de 17 000 voix !). 2) La rétraction se fait au profit massif de l’abstention (40 675 en 2013 contre 27 368 en 2012, soit une hausse supérieure à 13 000 !), bien plus que du FN qui ne progresse même pas de 1 000 voix (8 552 contre 7 566). 3) Les fidèles de la gauche mais aussi ceux qu’effraie la perspective d’une gauche éliminée au profit du FN, votent massivement pour le PS : ils sont encore près de 8 000 et 24 % – des défaites qui auraient goût de victoire pour d’autres, non ? – tandis que, perdant un quart de nos voix, nous grignotons 0,58 % (5,08 %) et qu’EELV se hisse de 2,03 % à 2,78 %. Que se passe-t-il pour ceux qui demeurent dans ce peuple de gauche ? Plus ils voient que la gauche fait une politique décevante, plus ils voient le risque qu’elle soit éliminée et plus le « vote utile » triomphe. En quelque sorte, pire est le PS, meilleure est la mobilisation de cette France…
Résumons : la désaffiliation de millions de personnes par rapport à la gauche se poursuit ; une profonde hostilité à la droite et au FN parvient encore à mobiliser par millions pour voter pour la gauche – plus exactement, contre la droite et le FN ; ce qui se traduit pratiquement par un vote PS, gage d’efficacité pour ceux qui sont hostiles à la droite sans adhérer à la gauche – prime à celui qui est perçu comme le plus susceptible de vaincre la droite –, soutien à la gauche pour les fidèles de la gauche qui voient le PS, et à travers lui toute la gauche, en mauvaise posture.
Le cruel de l’affaire, c’est que les idées de gauche ont rarement été aussi répandues dans la société française, quoi qu’en disent avec malice et intérêt nombre de journalistes et de responsables politiques – on y reviendra dans le détail dans un prochain dossier. En bref, voici le paradoxe du moment : la France est à gauche dans les têtes mais vire à droite dans des urnes désertées. Une issue de progrès est-elle possible ?
Sans aucun doute. Les cas grec et tchèque notamment, où communistes et progressistes atteignent des scores historiques, le montrent clairement. La mobilisation sur des principes forts et concrets qui ont un puissant soutien populaire est une clé qui ouvre bien des portes. On voit ainsi toute l’importance de notre bataille sur le coût du capital et pour une révolution fiscale. Prendre l’argent là où il est : des dizaines de millions de personnes sont d’accord avec cette idée forte que nous portons seuls. Valeur de gauche, cette bataille peut trouver l’oreille de ceux qui connaissent cette grammaire politique, elle peut contribuer à remobiliser ce peuple de gauche qui rentre la tête dans les épaules ; principe de justice simple et clair, cette lutte peut parler à ceux qui ne croient plus à rien et même, sans doute, à certains que la droite a entraînés dans son camp.
Qui le niera ? La tâche est rude mais les potentiels sont proprement immenses et les fêtes arrivent avec leur lot de réjouissances. Rendez-vous en pleine forme pour les combats de 2014 !  

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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