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Les musulmans et l’Islam sont-ils l'ennemi ? Alain Vermeersch

Agression d'une jeune femme voilée puis à sa suite, début d'émeute à Trappes ; arrestation d'un militaire qui projetait d'attaquer à l'arme à feu la mosquée de Vénissieux ; le projet de loi sur le voile à l'université enfin, une charte de la laïcité controversée. Cet été a vu se multiplier des actes contre des musulmans ou des mesures à objectifs suspects.

La séquence médiatique récente souligne l'extension et la profondeur de cette obsession. Ainsi, d'aucuns ont cédé à la tentation de privilégier le religieux pour interpréter les événements de Trappes et ce, afin d'esquiver leur dimension profondément sociale. Le Monde (17/08) pouvait titrer « Retour à Trappes, les raisons d'une émeute » et d'expliquer « un élément inédit a cette fois participé à l'engrenage qui a conduit aux deux nuits de heurts : une solidarité religieuse, ingrédient absent des violences urbaines qui ont marqué ces dernières années. » La malhonnêteté intellectuelle se retrouve dans la question du journaliste Laurent Delahousse au président Hollande, le 14 juillet, évoquant le spectre d'un « parti islamiste français ». L'islam devient un repoussoir, un « ennemi intérieur » qu'il faudrait débusquer. Haoues Seniguer, enseignant à l'IEP de Lyon, explique dans Le Monde (16/08) : « À Trappes, cela a concerné le voile intégral. Toutefois, même si cela peut apparaître contradictoire, ces personnes réclamaient en même temps des choses très modernes et profanes, si l'on prend en compte la perception qu'elles pouvaient alors avoir du contrôle d'identité de Cassandra [ la jeune femme agressée] : la justice sociale et l'égalité dans l'attitude des fonctionnaires. » Denis Sieffert peut donc affirmer dans son éditorial (Politis 25/07) « En vérité, c’est bien la loi d’avril 2011, qui interdit le voile intégral, qui est en cause. Des policiers l’avaient dit au moment de son adoption. Elle requiert tant de discernement et de précaution dans une entreprise qui peut rapidement tourner à l’humiliation, que l’on ne peut que s’interroger sur la loi elle-même. » Et d'ajouter : « Certes, le port du voile intégral heurte notre culture et notre conscience, mais pas plus que le seuil de 30 % de chômeurs dans certaines cités de Trappes. Et il y a certainement d’autres moyens de le combattre. »
Le 12 août, deux autres événements se déroulaient : « Plusieurs inscriptions à caractère islamophobe ont été relevées ce mardi dans la ville d'Avignon, notamment sur le Palais des papes et un tagueur, soupçonné d'en être l'auteur, a été arrêté dans la nuit. » relevait 20minutes (13/08). « Parce qu'il projetait, selon les enquêteurs, de tirer sur une mosquée, un militaire de 23 ans "proche des idées de l'extrême droite radicale" a été arrêté sur sa base aérienne près de Lyon, a annoncé dimanche le ministère de l'Intérieur » écrivait La Croix (13/08).

Manuel Valls critiqué
Ces événements interpellent l'attitude du ministre de l'Intérieur et notamment sa déclaration sur « la compatibilité de l'islam avec la République » qu'il aurait prononcé lors d'un séminaire gouvernemental. Manuel Valls, a « jeté un froid », estimait Libération (20/08). Interrogée sur France 2, mardi 20 août, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, a marqué sa distance avec ces propos : « Pour ma part, je ne crois pas que la mise en cause du regroupement familial soit une manière de faire vivre notre cadre républicain ». Le journaliste J. Pearce (Europe 1) relate ces propos de Razzy Hammadi député PS de Seine-Saint-Denis : « Manuel Valls dit-il dans le Figaro (21/08), ne rend pas service à la gauche. » Le parlementaire parle même de médiocrité intellectuelle. Il lui reproche d’avoir mis au cœur de la rentrée les questions de l’immigration, du voile à l’université ou encore, de la compatibilité de l’Islam avec la démocratie. C. Graziani journaliste à France Inter (21/08) rapporte les propos d'Harlem Désir qui s'interroge : « Comment faire en sorte qu’il y ait la fin de la ghettoïsation, et pour le reste, il faut lutter contre l’intégrisme religieux, mais celui de toutes les religions, il n’y a absolument aucune incompatibilité entre une religion et la démocratie, on peut être musulman et être tout à fait un démocrate dans notre pays, comme d’ailleurs dans d’autres pays, donc il n’y a pas à montrer du doigt, de ce point de vue, une religion. »
Pour le chercheur Raphaël Liogier l’islamophobie est une réalité sociale. Depuis le 11 septembre, l’hostilité à l’égard des musulmans n’a pas cessé d’augmenter. Aujourd’hui, trois Français sur quatre déclarent avoir une image négative de l’islam. » Le rapport du Haut conseil à l’intégration (HCI) présenté début août a avivé la flamme. Ce rapport du HCI préconise notamment l’interdiction de signes religieux ostentatoires dans les salles de cours de l’université. Manuel Valls a déclaré au Figaro (08/08) que l’ensemble des propositions du HCI sont «dignes d’intérêt». Il affiche donc une fois de plus ses convictions, alors que nombre d'élus à gauche se déclarent hostiles au principe d'une nouvelle loi proscrivant le voile islamique dans l'enseignement supérieur Ce rapport est critiqué notamment par les présidents d’université ; ils reprochent au texte de ne pas refléter le quotidien dans les amphis.

La Charte de la laïcité présentée le 9 septembre par Vincent Peillon relance la polémique. Le président du Conseil musulman Dalil Boubakeur constate : « En histoire par exemple, lorsqu’on aborde les croisades, la naissance du christianisme ou les conflits au Proche-Orient, les cours peuvent vite déraper. Mais attention il ne s’agit pas de stigmatiser l’Islam avec cette charte » Il précise sur Europe 1 (09/09) : « Le regard se tourne quand même vers l’Islam. Qu’on le veuille ou non on le sent. Et nous souhaitons que la question de l’Islam ne soit pas caricaturée. Et il ne faut pas donner aux musulmans le sentiment que ces textes seraient avant tout à eux. Fraternité oui, à condition que les gens se sentent vraiment frères. » Le sociologue Didier Fassin (nouvelobs.com 10/09) remarque pour sa part : « Effectivement, tout le monde sait bien qu’on pense à certains plus qu’à d’autres. Quand la loi sur les signes religieux a été votée, personne ne songeait qu’elle allait toucher aussi aux turbans des sikhs : elle visait bien sûr le voile musulman. Quand la « Manif pour tous » prie devant le Sénat, qui s’indigne des « prières de rue » ? Bref, comment croire que la rhétorique universaliste de la laïcité n’est pas destinée à des groupes particuliers ? C’est saper la légitimité de la laïcité au moment où on prétend la renforcer. Quand certains nous diront : "Votre universalisme, c’est de l’hypocrisie", pourrons-nous leur donner tort ? »

Dans un long article paru dans Mediapart (18/08), Edwy Plenel résume bien le débat actuel à travers les derniers événements intervenus en Égypte : « Au risque de ruiner l’espoir démocratique des révolutions arabes, le coup de force égyptien ravive l’alternative désastreuse entre dictature ou obscurantisme qui emprisonnait leurs peuples jusqu’en 2011. En écho, cette régression risque de nourrir les préjugés islamophobes qui érigent nos compatriotes d’origine, de culture ou de religion musulmanes en boucs émissaires de nos peurs de l’avenir… Paradoxalement, cette réduction des musulmans de France à un Islam lui-même réduit au terrorisme et à l’intégrisme est un cadeau offert aux radicalisations religieuses, dans un jeu de miroirs où l’essentialisation xénophobe justifie l’essentialisation identitaire. »
Fabienne Haloui dans Le Parisien (15/08), a donné la position du PCF : « La présentation de l'Islam comme un "problème", comme une religion incompatible avec la République, l'amalgame avec le terrorisme et l'intégrisme encouragent le passage à l'acte et l'expression d'une intolérance inacceptable… Il est urgent que les pouvoirs publics se mobilisent contre cette nouvelle forme de racisme qui n'est pas la continuation du rejet des étrangers et des immigrés : comme il existe un racisme contre les juifs, il existe un racisme contre les musulmans… Le recours au terme "islamophobie" fait débat. Pourquoi ne pas reconnaître officiellement que la musul­manophobie est une nouvelle forme de racisme rejetant des hommes et des femmes en raison de leurs croyances et de leurs pratiques religieuses ? »

 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

 

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