La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

La citoyenneté ne doit pas s'arrêter aux portes de l'entreprise ! Davy Castel*

La démocratisation des entreprises, lieux privilégiés de développement du capital, représente un enjeu de premier ordre et une condition sine qua non de dépassement du capitalisme. Une revendication à porter avec force.

C’est sans doute l'une des aberrations les plus criantes de notre temps en matière de démocratie : nous avons conquis, de haute lutte, le droit d'élire nos dirigeants et de participer à la vie démocratique de notre pays (même si cela ne garantit pas en soi la souveraineté populaire, c'est l'objet des autres articles de ce dossier) mais ce droit disparaît dès lors que l'on se trouve aux portes des entreprises.

Extension de la République à la sphère productive
Le « despotisme d'usine » dont parlait Marx est toujours d'une vibrante et effarante actualité. On peut même considérer qu'il s'est renforcé, si l'on prend en compte le fait que la concentration du capital et le développement de multinationales toujours plus imposantes auxquelles sont assujetties les petites entreprises éloignent encore plus les salariés des prises de décision. On a tout au plus conquis le droit d'élire ses représentants du personnel, ce qui revient par transposition à pouvoir choisir l'opposition sans avoir le droit de choisir le parti et les dirigeants au pouvoir… Bien évidemment, c'est une aberration qui s'explique aisément, si l'on prend en compte le fait que la classe dominante capitaliste défend ses intérêts : l'entreprise est le moyen privilégié de développement du capital (même si elle n'est pas le seul) et gérer les lieux de production démocratiquement mettrait fondamentalement à mal la fonction d'accumulation du capital à laquelle ils doivent répondre. C'est la raison pour laquelle la démocratisation des entreprises a rencontré et rencontre encore tant de résistance. C'est aussi la raison pour laquelle c'est un enjeu de premier ordre et une condition sine qua non de dépassement du capitalisme. C'est donc à la fois un moyen et une fin en soi, une revendication qu'il nous faut sans doute porter avec plus de force encore.
Le droit d'élire les dirigeants est la pierre angulaire du développement de la citoyenneté en entreprise, sans lequel toute conquête démocratique comme le droit d'expression des salariés risque de n'être que poudre aux yeux. S'il va de soi que ce droit ne saurait être obtenu avec l'assentiment des tenants du capitalisme et de leurs représentants, pour les raisons évoquées plus haut (la République s'est construite dans la douleur, il ne peut en être autrement de son extension à la sphère productive), sa conquête ne saurait être remise à d'hypothétiques « lendemains qui chantent ». Le droit d'élire ses dirigeants n'est pas une utopie puisqu'il existe déjà dans les entreprises qui appliquent les principes d'économie sociale et solidaire. Chaque tribune, chaque événement peut être saisi pour porter cette revendication et la mettre en œuvre là où une ouverture se présente.

Développement de la citoyenneté à l'entreprise
Donner la possibilité aux salariés de participer aux décisions stratégiques. Soutenir la reprise par les salariés eux-mêmes sous forme de coopérative d'un lieu de production abandonné par les capitalistes qui l'exploitaient peut être l'une de ces occasions. Par ailleurs, la légitimité irrévocable de la démocratie et de la République comme régime politique est un contexte favorable pour le développement de la citoyenneté dans l'entreprise. Le paradoxe que constituent des entreprises gérées comme des dictatures dans des sociétés démocratiques gagne à être souligné à chaque fois que l'occasion se présente pour susciter le soutien populaire autour de ces revendications. Si le droit d'élire ses dirigeants est la pierre angulaire de la citoyenneté en entreprise, il n'est pas en soi une condition suffisante. Il doit s'accompagner de la possibilité donnée aux salariés de participer à toutes les décisions qui les concernent, c'est-à-dire non uniquement les décisions opérationnelles relatives à la réalisation de leur tâche mais aussi les décisions stratégiques qui ont trait au devenir de leur entreprise. Cela implique (au moins) deux choses. La première est la participation des salariés et de leurs représentants aux conseils d'administration, assemblées générales et autres lieux de prises de décision. Mais il ne faudrait pas ici se contenter d'une participation « cosmétique » comme elle s'exerce par exemple en Allemagne depuis de nombreuses années déjà avec la participation d'un ou deux représentants des salariés, qui n'ont pas nécessairement le droit de vote et qui, lorsqu'ils l'ont, ne pèsent rien face aux actionnaires non-salariés qui concentrent l'essentiel des votes. Là encore, le secteur de l'économie sociale et solidaire peut être une source concrète d'inspiration ; ainsi des sociétés coopératives de production (SCOP) dont 51 % minimum des droits de vote en assemblée générale sont réservés aux salariés, quel que soit leur nombre et quelle que soit leur part dans le capital de l'entreprise. La seconde, essentielle car sans cela les mesures précédentes pourraient être aisément détournées, est l'accès des salariés à l'information et à la formation de façon à ce qu'ils puissent maîtriser les enjeux sur lesquels ils sont amenés à se positionner. Chaque élection présidentielle est malheureusement l'occasion de voir avec force que la citoyenneté et l'expression démocratique sont peu de choses lorsque les citoyens peuvent être aisément manipulés. n

*Davy Castel est psychologue. Il est maître de conférences en psychologie du travail à l’université de Picardie Jules-Verne.
 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.