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L’échec d’une révolution exclusivement politique : Naples en 1799, Luca di Mauro*

L’histoire de ces événements de Naples en 1799, bien qu’a priori mineure dans le panorama de l’Europe bouleversée par la Révolution française, a pourtant laissé des traces durables dans la mémoire historique et politique… et pas seulement en Italie. Surtout, elle nous invite à identifier ce qui conduit une part du peuple à se retourner contre le processus révolutionnaire.

 En 1799 l’armée française envahit le Royaume de Naples en chassant la dynastie des Bourbons, dont les membres se réfugient en Sicile. Une République est instaurée en janvier. L’élite intellectuelle de l’Italie méridionale forme le gouvernement de ce nouvel État, tiraillé entre des rapports difficiles avec les « libérateurs » et la menace que fait peser sur son avenir les forces de la réaction. Une armée paysanne, guidée par le charismatique cardinal Ruffo, reconquiert le royaume en quelques mois. La monarchie restaurée se livre à une répression sanglante qui anéantit le front républicain.
L’une des « Républiques sœurs », née avec l’avancée des troupes révolutionnaires françaises, n’est pas renversée par la contre-attaque des monarchies coalisées contre les idées nouvelles mais par son propre peuple, soulevé au nom de la religion, et capable d’effacer l’État créé par une élite intellectuelle et républicaine à l’aide des baïonnettes françaises.
Ce soulèvement populaire contre la Révolution, uni au sort tragique de la majorité de ceux qui avaient créé la République, victimes après le retour de Ferdinand IV de Bourbon de l’une des répressions les plus dures de l’histoire de Naples, donne à cette histoire un sens pluriel, qu’il est possible d’approcher grâce à un « chroniqueur d’exception », Vincenzo Cuoco, républicain exilé, qui écrit, dans les années qui suivent immédiatement la catastrophe, le Saggio storico sulla Rivoluzione di Napoli, soit une histoire de la brève République napolitaine, appelé à devenir un classique de la littérature politique pour les deux siècles à venir.

Le concept de « révolution passive » de Vincenzo Cuoco
La large diffusion de l’œuvre de l’exilé, les modifications introduites par l’auteur entre la première édition de 1801 et celle, bien plus répandue, de 1806, et surtout les différentes lectures que l’on a donné de son récit au fil des XIXe et XXe siècles, ont rendu de plus en plus difficile la démarche d’identification des intentions originelles de Vincenzo Cuoco, et beaucoup d’interprétations de l’œuvre n’ont pas tenu suffisamment compte de la situation dans laquelle le livre est né.
C’est ainsi que le Saggio storico a été considéré, notamment pendant le XXe siècle, comme le manifeste d’un nationalisme rétrograde et traditionaliste, a priori contraire à une Révolution qui entend dépasser les coutumes traditionnelles des Italiens. Si la majorité des commentateurs l’a vu comme un modéré, critique envers une Révolution sans bases et étrangère à la majorité de la population, d’autres l’ont considéré tout court comme un réactionnaire, hostile envers tout progressisme et surtout envers la France au nom de la tradition et de la religiosité du peuple, en somme, un de Maistre du Mezzogiorno.
Le noyau conceptuel de la lecture que Cuoco donne des faits de Naples est la « révolution passive », idée indiquant l’extranéité de la grande majorité du peuple du Royaume de Naples à la révolution et, par conséquent, l’isolement non seulement politique mais aussi culturelle de la minorité d’intellectuels protagonistes des conjurations de la dernière décennie du XVIIIe siècle puis du gouvernement de la République. L’action politique de ce groupe, mise à part quelque tentative généreuse comme celle d’Eleonora de Fonseca Pimentel à travers les pages du Monitore Napolitano, n’arrive jamais à toucher la vie des masses urbaines dans la capitale et agricoles dans les provinces faisant par conséquent de ces dernières une formidable force de frappe pour la réaction.
Cela a alimenté, pendant tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe, une image toujours répétée, presque de façon acritique, concernant les « jacobins » napolitains : ils n’auraient constitué qu’un groupe d’utopistes généreux, pleins de bonnes intentions et de philosophies mais incapables de lire pragmatiquement la réalité sur laquelle ils essaient d’agir. Une « aristocratie réelle, de l’intelligence, de l’esprit », pour utiliser les mots de l’historien libéral Benedetto Croce, destinée à expier sur l’échafaud son excès d’abstraction et, surtout, sa prétention d’importer une Révolution « étrangère » dans une nation napolitaine, par essence contraire à toute forme de progrès et violemment attachée à ses superstitions passéistes.
C’est seulement dans la dernière décennie du XXe siècle, à partir des études d’Antonino De Francesco, qu’une nouvelle interprétation de la pensée de Cuoco (et, presque automatiquement, de la lecture de l’histoire de la République napolitaine) voit le jour. À travers un grand effort de contextualisation historique et une reconstruction minutieuse de la biographie du personnage, on obtient un tableau complètement renouvelé de la situation. Tout d’abord, ces recherches ont permis de mettre en lumière la participation de Cuoco à l’administration de la République : cet engagement personnel dans la Révolution, auparavant méconnu ou largement sous-évalué, efface l’image du modéré qui observe de l’extérieur et encore plus celle du réactionnaire qui hait les Français. La polémique contre la Grande Nation doit donc être lue à la lumière des événements de Naples et de Milan (siège de son exil) entre 1799 et 1801 et liée aux comportements contingents des représentants de Paris dans la péninsule, plutôt que d’être interprétée comme une aversion de principe à l’expansion de la Révolution. Loin d’être une défense de la tradition, donc, son analyse de la fortune de la Santa Fede (l’armée paysanne protagoniste de la reconquête à la monarchie du royaume) est faite du point de vue de ceux qui n’avaient pas su prévenir et endiguer le phénomène.
Si cela est vrai, l’idée de plèbes naturellement conservatrices et qui se lèvent uniquement pour la défense du trône et de l’autel mérite d’être nuancée (comme l’avait d’ailleurs fait la critique marxiste tout au long du XXe siècle), à la lumière des conditions sociales et du système de production auxquels les structures politiques examinées se rattachent.

De la « révolution passive » à la « révolution manquée » (A. Gramsci)
A la fin du XVIIIe siècle, le Royaume de Naples est économiquement et socialement l’un des pays les plus en retard de la scène européenne, avec un degré de développement plus proche de celui de la Pologne que de celui de la France ou des États du Nord de l’Italie. Une capitale hypertrophiée qui attire une énorme partie de la richesse mais produit très peu en échange, siège unique de presque tous les tribunaux et, naturellement, de la cour, constitue la destination finale de tous les produits et de tous les talents du royaume, étant donné que les meilleurs éléments de la maigre bourgeoisie des autres régions s’y dirigent en cherchant fortune dans l’université ou dans le barreau.
Dépourvue d’un véritable appareil industriel, la ville de Naples ne produit que des biens de luxe (donc destinés à rester dans la ville ou à partir directement à l’étranger) et des services. Par conséquent, les masses rurales qui essaiment dans la capitale à partir de campagnes toujours plus pauvres, ne forment pas le prolétariat de la manufacture, mais agrandissent la lazzaria, un sous-prolétariat guenilleux et immense, parfois protagoniste d’émeutes sanglantes mais, en général, superstitieux et fidèle à la monarchie.
Dans les provinces du royaume, la période qui va de 1765 à 1785 voit de grands domaines fonciers passer des mains d’une féodalité paresseuse, gestionnaire de ces latifundia depuis des siècles, à celle d’une bourgeoisie de village naissante. Si cela constitue en général un signe de modernisation des campagnes, il en va tout autrement pour les paysans. Pour eux, en effet, le passage au nouveau modèle de gestion de la terre, avec des rythmes de travail supérieurs et l’abolition des terres communes des villages, signifie un durcissement absolu des conditions de vie. Dans ces conditions, un mécontentement paysan se répand largement.
La révolution arrive justement au milieu de ce processus et les différents acteurs sociaux prennent place dans le nouveau panorama politique : c’est la bourgeoisie provinciale, à travers ses jeunes générations parties étudier à Naples, qui s’unit à des secteurs de la noblesse pour former le front républicain. De plus, malgré l’instauration de la République, la loi d’abolition de la féodalité n’est promulguée que très tardivement et ceux qui, dans les campagnes, avaient salué l’événement comme le début de la redistribution des terres de ceux qui les possèdent à ceux qui les travaillent quotidiennement, sont amèrement déçus. En outre, quand la loi est introduite (seulement après le départ des troupes françaises, quand l’insurrection populaire est à son comble), elle favorise justement le « coq de village », que le paysan perçoit comme son exploiteur le plus direct.
Si à Naples la confrontation entre révolutionnaires et partisans de l’ancien régime suit une ligne de fracture définie, il en va autrement dans les campagnes. Là, les nouveaux propriétaires, bien plus rapaces que les précédents, justifient leurs agissements en brandissant les idées des « intellectuels novateurs », parfois malgré ces derniers. Il est facile de comprendre, donc, pourquoi les plèbes rurales (bien plus que la lazzaria de la capitale) constituent le nerf de cette Vendée méridionale et deviennent le symbole même de la réaction obscurantiste.
Le modèle qui permet probablement le mieux de décrire cette situation est celui qu’Antonio Gramsci propose, dans ses Carnets de prison, pour l’interprétation de tout le processus d’unification nationale (le Risorgimento) dans les régions marginales, spécifiquement celles du Sud du Pays. Ce processus a été celui d’une « révolution manquée » à cause du refus (ou de l’incapacité) de comprendre des élites politiques méridionales qu’une révolution radicale et authentiquement populaire était possible à la seule condition de la subordonner à une réforme agraire capable d’ébranler concrètement les latifundia en distribuant les terres aux paysans.
La prétention de commencer la révolution par l’élément purement politique en négligeant (même, mais non seulement, à cause de la classe de provenance des révolutionnaires) la question sociale de la propriété de la terre a causé une fracture irréductible entre élite urbaine et masses rurales, en livrant ces derniers au discours réactionnaire venant de la chaire des prédicateurs.

*Luca Di Mauro est historien. Il est doctorant à l’Institut d’histoire de la Révolution française (Paris I).

 

La Revue du projet, n° 29, septembre 2013

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