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L’idéologie, un concept fondamental de la pensée marxiste, Claude Morilhat*

Dans nos démocraties libérales l’acceptation par de très larges fractions des classes populaires de la domination d’une oligarchie (associant politiques et hommes d’affaires) apparaît comme une dimension politique cruciale.

                Au milieu du XVIe siècle l’ami de Montaigne, Étienne de La Boétie, dans un bref essai le Discours de la servitude volontaire, cherche à éclairer le cœur même de la réalité politique. À partir de la notion apparemment contradictoire de servitude volontaire, La Boétie s’efforce de comprendre une réalité énigmatique : la domination, dans toutes les sociétés inégalitaires, du grand nombre par une petite minorité, voire par un seul. Étant donné l’énorme écart numérique entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui lui sont soumis, la seule invocation du recours à la force s’avère bien insuffisante. D’après le Discours il n’est pas même nécessaire de combattre le tyran, « il n’est pas besoin de le défaire […] il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ». Il suffirait à ses victimes de ne pas le servir, de ne pas lui prêter leurs forces, en leur absence il n’est rien, de même que le feu s’éteint faute de bois « sans qu’on y mette de l’eau ». Le constat s’impose : le pouvoir ne possède d’autres forces que celle de ses sujets. Pour expliquer le consentement à la servitude le Discours nous propose trois grandes raisons : l’habitude, l’acceptation de l’existant ; la corruption des mœurs par le pouvoir (les jeux du cirque dans l’Antiquité par ex.) ; le rôle de la religion et d’autres croyances. Mais plus fondamentalement, La Boétie met en question l’idée simpliste d’un pouvoir isolé face au peuple. Loin de lui être extérieur, le pouvoir traverse la société, ainsi voit-on nombre des sujets « sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes ». Étant donné la structure pyramidale du pouvoir, une part importante de la population trouve à satisfaire son ambition ou son avarice dans sa complaisance à l’égard de celui-là.

La notion d’idéologie
développée par Marx

Presque cinq siècles après, nos sociétés sont bien différentes de celle où vivait La Boétie, par ailleurs nous bénéficions des savoirs développés depuis lors par les sciences sociales, pourtant la question de l’assujettissement, du consentement de la majorité du peuple à sa domination par une étroite minorité demeure toujours difficile à concevoir. Si dans toutes les sociétés de classes, le rôle de la répression ne saurait être ignoré, dans nos démocraties libérales c’est l’acceptation par de très larges fractions des classes populaires de la domination d’une oligarchie (associant politiques et hommes d’affaires) qui apparaît comme une dimension politique cruciale.
Au premier abord, la notion d’idéologie développée par Marx semble offrir l’instrument conceptuel majeur susceptible d’éclairer l’acceptation de la domination sociale et politique. Mais le concept, chez Marx même, n’est pas dépourvu d’incertitudes, en raison de sa complexité il a donné lieu selon les auteurs à des développements unilatéraux souvent fortement divergents. Par ailleurs, avec le passage du mot dans la langue courante, son usage polémique au cours des joutes politiques, la portée et la nécessité théorique du concept se sont fortement obscurcies. Enfin, certains héritiers de Marx ont proposé des élaborations neuves (Gramsci, Althusser), des développements théoriques importants ont eu lieu en ce qui concerne la compréhension de la réalité sociale (Bourdieu). C’est donc un concept enrichi et rectifié qu’il convient de mettre en œuvre pour faire face aux exigences politiques et théoriques présentes.
C’est dans L’idéologie allemande que Marx et Engels élaborent le concept. L’on y trouve quelques-unes des thèses les plus célèbres du matérialisme historique : « La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle […] La conscience ne peut jamais être autre chose que l’Être conscient et l’Être des hommes est leur processus de vie réelle » ; « Les pensées de la classe dominante sont aussi à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle » ; « à partir du moment où s’opère une division du travail matériel et intellectuel […] la conscience peut vraiment s’imaginer qu’elle est autre chose que la conscience de la pratique existante »… Pour le dire fort schématiquement, Marx et Engels voient alors dans l’idéologie un ensemble de représentations trompeuses qui reflètent la base économico-sociale de la société. Leurs réflexions appellent au moins deux remarques : en insistant unilatéralement, de façon polémique, sur le caractère illusoire des idéologies et leur inconsistance ils rendent difficilement compréhensible leur efficace sociale ; à cette époque ils estiment à partir d’une vision irréaliste que « pour la masse des hommes, c’est-à-dire pour le prolétariat, ces représentations théoriques n’existent pas, donc pour cette masse elles n’ont pas non plus besoin d’être supprimées et, si celle-ci a jamais eu quelques représentations théoriques telles que la religion, il y a longtemps déjà qu’elles sont détruites par les circonstances ». L’idéologie dominante ne concernerait donc que la bourgeoisie et la petite bourgeoisie, laissant les masses ouvrières miraculeusement indemnes, celles-ci ayant d’emblée en raison de leurs luttes une compréhension immédiate de la réalité du capitalisme, une saisie adéquate du mouvement historique.
Mais comme le souligne Isabelle Garo, à la suite des événements de 1848, Marx « renonce à la conviction que le prolétariat est révolutionnaire par définition et clairvoyant par essence ». Dans ses œuvres ultérieures, il ne cessera de corriger le schématisme de ses écrits de jeunesse, de rectifier, d’approfondir sa saisie de la place et du rôle des représentations au sein du tout social, mais le terme idéologie tend à disparaître dans ses derniers textes. Se pose alors la question des rapports entre le concept d’idéologie et la théorie du fétichisme mise en œuvre dans le Capital. Loin de toute saisie de l’idéologie comme simple reflet de la réalité, la théorie du fétichisme de la marchandise et plus largement du capital, esquisse une analyse du procès d’engendrement des représentations idéologiques à partir du mouvement même des rapports marchands généralisés, des rapports de production capitalistes.

Les Apports novateurs
de Gramsci et Althusser

Dans le sillage de Marx, Gramsci et Althusser sont les deux penseurs les plus novateurs s’agissant de l’idéologie.
Le premier distingue (nous schématisons), d’une part la domination et d’autre part l’hégémonie exercées par la classe dominante sur les classes dominées. La première, mise en œuvre dans le cadre de l’État, s’appuie sur la coercition quand la seconde se déploie au sein de la société civile pour obtenir l’adhésion de l’ensemble de la société au pouvoir établi, l’une repose sur la force et peut requérir l’exercice de la violence ouverte, l’autre se fonde sur le consentement, la participation à des valeurs, à des croyances communes. À l’encontre de l’économisme qui affectait alors une large part des analyses marxistes, Gramsci accorde ainsi une importance nouvelle à l’idéologie, plus largement à la culture, dans la totalité sociale, tant en ce qui concerne la conquête du pouvoir par une classe et ses alliés qu’ensuite dans l’imposition de celui-là à l’ensemble de la société. Cette même inventivité politico-théorique de Gramsci le conduit à la prise en compte de la fonction sociale des intellectuels en insistant sur leur intégration aux différentes couches sociales, de leur participation au maintien de l’hégémonie de la bourgeoisie ou à l’inverse, pour d’autres, de leur contribution au renversement de cette hégémonie au profit des classes populaires. Plus, il souligne la dimension matérielle de l’instance idéologique, ainsi dans les Cahiers de prison, il parle de « l’appareil d’hégémonie politique et culturelle des classes dominantes » ; évoquant « cette structure matérielle de l’idéologie », il énumère rapidement certains de ses composants : maisons d’édition, journaux politiques, bulletins paroissiaux, bibliothèques, écoles, clubs de tous genres, noms des rues. Contrairement à une conception rudimentaire qui tend à ne voir dans l’idéologie, dans l’univers symbolique, qu’un champ inconsistant de représentations, de croyances illusoires, la réduisant à une sorte de reflet, de voile qui masque la seule réalité véritable, l’économie, les réflexions des Cahiers conduisent à la reconnaissance de l’efficace propre des superstructures et de l’idéologie quant à la reproduction des formations économiques et sociales.
Soulignant l’apport de Gramsci, Althusser s’est efforcé d’aller plus loin dans l’appréhension de l’idéologie, d’en éclairer les ressorts. Il propose de compléter la théorie marxiste de l’État en distinguant au sein de l’appareil d’État, d’une part les institutions qui constituent l’appareil répressif d’État et d’autre part celles qui représentent les appareils idéologiques d’État (AIE). À l’unicité du premier s’oppose la pluralité des seconds (AIE, scolaire, familial, religieux, politique, syndical, de l’information, culturel). Partant, Althusser peut écrire : « L’idéologie n’existe pas dans le monde des idées” conçu comme monde spirituel”. L’idéologie existe dans des institutions et dans les pratiques qui sont les leurs ». Donc dans les pratiques mêmes de leurs agents et des individus auxquels s’adressent ces institutions. De plus, le concept d’AIE vient mettre en cause une conception schématique des rapports entre base économique et superstructure. Mais la matérialité de l’idéologie ne se réalise pas seulement à travers des institutions. Pour chacun, elle s’incarne (au sens premier du terme) dans les comportements, les gestes quotidiens associés à ses croyances, à son appréhension de la réalité. Althusser prend l’exemple de la religion (l’individu « va à l’église pour assister à la messe, s’agenouille, prie, se confesse, fait pénitence… »), il est assez facile de mettre au jour cette inscription corporelle de l’idéologie en d’autres secteurs (pensons par exemple, à l’appareil médiatique et aux rites plus ou moins individualisés qui règlent la lecture d’un journal ou la vision de la télé, au déroulement des manifestations sportives ou culturelles…). Situées plus largement dans un appareil idéologique, ces pratiques réglées par des rituels codifiés socialement ou partiellement liés à la personnalité de chacun donnent corps à nos idées, à nos croyances. Faute de place, nous ne ferons qu’évoquer la thèse cardinale d’Althusser quant au mécanisme idéologique : « Toute idéologie interpelle les individus concrets en sujets concrets », elle les « constitue », les « transforme » en sujets (libres, moraux, responsables) dans le mouvement même où elle les assujettit. À chacun l’idéologie assigne une place au sein des rapports sociaux, lui enjoint tel ou tel comportement.

L’assujettissement idéologique s’impose à travers l’ensemble de la réalité sociale, mais il trouve un ressort particulièrement puissant dans les milieux de travail.
L’organisation traditionnelle reposait essentiellement sur l’obéissance passive aux ordres de la hiérarchie, elle tend aujourd’hui à laisser place à la mobilisation des ressources humaines qui veut une adhésion, une fidélité, un engagement spontané vis-à-vis des valeurs et des objectifs de l’entreprise. L’invocation de la crise économique, la lourde menace du chômage favorisent une moindre résistance aux injonctions du management, encouragent les comportements individualistes. L’adhésion des classes dominées à l’ordre capitaliste néolibéral, l’hégémonie de ce dernier, se fondent ainsi, conformément au jugement de Gramsci, sur la combinaison du consentement et de la coercition au sein des rapports sociaux de production.  

*Claude Morilhat est docteur en philosophie.

 

La Revue du projet, n° 29, septembre 2013

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