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Le PCF et la question municipale : élus du Parti vs « parti d’élus », Paul Boulland*

Tout au long de l’histoire du PCF, l’investissement municipal a été l’enjeu de tensions.

«C ommunisme municipal », « banlieue rouge » ces expressions, mobilisées en sens opposés par le Parti communiste lui-même et par ses adversaires, se sont imposées comme une évidence pour caractériser l’ancrage et l’action du communisme en France. De manière générale, l’action des élus put se développer sans subir un contrôle politique ou idéologique étroit du parti. Dès l’entre-deux-guerres, les nombreuses réalisations (logements sociaux, colonies de vacances, équipements scolaires et sportifs, etc.) s’appuient autant sur la politique volontariste des élus communistes que sur leur adaptation aux contraintes gestionnaires et aux nécessaires relations avec des partenaires pourtant dénoncés comme adversaires (préfet, ministères, etc.). De même, les maires communistes prirent place dans les syndicats intercommunaux ou les associations d’élus et participèrent pleinement à la modernisation et à la professionnalisation de l’administration locale. Georges Marrane maire d’Ivry de 1925 à 1965, en constitue le meilleur exemple.
La relation du PCF à ses édiles fut surtout travaillée par l’enjeu complexe de leur place dans le parti. Dès 1920, lors du congrès de Tours, nombre de socialistes élus en 1919 participèrent à la majorité en faveur de l’adhésion à la IIIe Internationale. La Section française de l'Internationale communiste (SFIC) gagnait ainsi ses premières municipalités, comme Waziers (Nord) ou Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire) toujours communistes en 2013, ainsi que la plupart des mairies socialistes de la région parisienne. Mais, après la Première Guerre mondiale, le rejet des anciennes élites de la SFIO constituait l’une des matrices essentielles du premier communisme et le modèle bolchevique cristallisait ce sentiment en accordant le primat aux ouvriers face aux intellectuels ou aux autres catégories sociales, et en valorisant l’appareil et ses cadres face aux élus. En banlieue, nombre des premiers maires communistes furent rapidement exclus ou quittèrent le Parti au cours des années 1920, à l’image d’Henri Sellier, maire de Suresnes, ou d’Émile Cordon, maire de Saint-Ouen, et André Morizet, maire de Boulogne-Billancourt, qui tous deux refusèrent l’interdiction d’appartenance à la franc-maçonnerie imposée par le Komintern.

L’enjeu complexe de la place des élus dans le parti
Dans le modèle partisan communiste, le statut d’élu comportait en effet une ambivalence problématique. Il mettait en tension la légitimité accordée par le Parti et celle conférée par l’élection ou acquise dans l’action municipale. L’idéal du « maire-militant » s’efforçait de lutter contre l’émergence de notables dotés d’un capital politique personnel et autonome, fondé sur la popularité ou sur les sociabilités concurrentes qu’offraient les activités protocolaires et administratives hors du parti. Le contexte de l’entre-deux-guerres, marqué par les revirements et le sectarisme de la ligne du PCF et de l’Internationale, exacerbait cette méfiance et favorisait en retour l’autonomisation et le départ de certains élus. En 1934, la rupture de Jacques Doriot, entraînant dans son sillage le conseil municipal de Saint-Denis et d’autres élus comme Albert Richard, maire de Pierrefitte, fut l’un des points culminants de ce processus, dans la mesure où il touchait un dirigeant de premier plan. Une dernière « crise municipale » majeure affecta le Parti lors de la signature du pacte germano-soviétique auquel s’opposèrent ouvertement certains maires, à l’image de Jean-Marie Clamamus (Bobigny), Fernand Dusserre (Orly), Marcel Capron (Alfortville), Léon Piginnier (Malakoff), Albert Vassart (Maisons-Alfort), etc. Si le statut d’élu ne peut expliquer à lui seul ces processus de rupture, il joua indéniablement un rôle dans le détachement et la prise de distance. Alors que près de la moitié des maires communistes de la Seine (12 sur 27) rompirent publiquement avec le Parti à l’automne 1939, l’écrasante majorité des conseillers municipaux n’exprimèrent aucun désaccord – ce qui ne présume pas de leur position personnelle – et nombre d’entre eux poursuivirent leur action durant la guerre.

Les évolutions de la Libération à aujourd’hui
Après la Libération, les tensions n’apparaissent plus aussi ouvertement mais la méfiance restait de mise. En effet, nombre d’élus bénéficièrent alors d’une très forte reconnaissance pour leur action résistante. Le Parti communiste s’était fortement appuyé sur leur aura lors des élections, mais la légitimité résistante s’écartait, elle aussi, des critères traditionnels du parti, plus encore après l’entrée en Guerre froide et le retour à une ligne « ouvriériste ». Ainsi, les évictions de Charles Tillon à Aubervilliers ou de Robert Deloche à Joinville-le-Pont, étaient au moins partiellement liées à leur statut d’élu dans la mesure où celui-ci valorisait leur rôle dans la Résistance et offrait un support à leur autonomie.
De 1920 à la fin des années 1970, la volonté de relativiser la place des élus locaux au sein de l’appareil fut l’une des constantes de la structuration interne du PCF. Dans les années 1950 et 1960, le contre-modèle d’un parti dirigé par les élus était encore largement dénoncé, en particulier pour critiquer la SFIO. Au sein des directions nationales ou fédérales du parti, les titulaires de mandats locaux étaient relativement peu nombreux et n’occupaient pas les positions les plus éminentes. Ainsi, rares sont les dirigeants qui accédèrent au Comité central après avoir occupé des fonctions de maire. À l’échelle des parcours individuels, l’investissement municipal constituait plus volontiers une seconde étape de la carrière militante. En banlieue parisienne, la nouvelle génération de maires qui s’imposa à partir de 1965 était ainsi formée d’anciens cadres fédéraux ou nationaux (Dominique Frelaut à Colombes, Parfait Jans à Levallois, Jacques Laloë à Ivry, Marcel Rosette à Vitry, Gaston Viens à Orly, etc.).
Au cours des années 1980 et 1990, alors que l’influence électorale et les effectifs du Parti communiste s’érodent, l’implantation municipale résiste relativement bien. Associé aux transformations sociales qui avaient affecté le corps militant et l’encadrement du Parti depuis les années 1970, ce contexte conduisit à un recentrage des directions fédérales et centrales sur les élus locaux (maire et adjoints, conseillers généraux et régionaux). En ce sens, l’élection de Robert Hue au poste de secrétaire national en 1994 traduit une rupture significative qui porta à la tête du Parti un élu local, maire de Montigny-lès-Cormeilles durant dix ans avant son entrée au Comité central, conseiller général et régional. Comme le note Julian Mischi, les processus à l’œuvre au cours des trois dernières décennies ont contribué de fait à bouleverser le modèle partisan communiste, faisant évoluer le PCF « vers un parti d’élus ». n

*Paul Boulland est historien. Il est co-directeur du Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (1944-1968), CNRS.

 

La Revue du projet, n°29, septembre 2013

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