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Les transformations sociologiques des élus municipaux communistes de la banlieue parisienne, Samir Hadj Belgacem*

Les évolutions de la composition sociale des édiles municipaux communistes témoignent de plusieurs ruptures liées aux transformations sociologiques et aux orientations stratégiques du Parti, mais aussi aux évolutions démographiques des communes, aux rapports de forces partisans et aux évolutions du mode de scrutin.

L a sociologie des élus municipaux n’a que rarement fait l’objet d’enquêtes nationales. Ce sont le plus souvent des études réalisées à l’échelle d’une ville ou d’un département qui s’avèrent être les principales sources pour recomposer une image des propriétés sociales et des situations socioprofessionnelles des élus municipaux. Je tenterais donc de dégager quelques tendances sur les bases de données parcellaires et localisées, concernant les municipalités communistes de la proche banlieue parisienne.

De la promotion des ouvriers qualifiés…
L’entre-deux-guerres est le moment où les premiers élus communistes font leur entrée dans les exécutifs municipaux. Entre 1919 et 1940, les élus communistes représentent 21 % des personnes ayant exercé un mandat municipal. Parmi les conseillers municipaux communistes, plus de 60 % sont des migrants en provenance des régions françaises, près de 25 % sont nés à Paris et seulement 3,3 % sont des natifs de leur commune. Les élections de 1935 vont marquer un tournant en amenant à la tête de plusieurs municipalités des maires communistes (26 pour la Seine-banlieue et 29 en Seine-et-Oise). Les élus communistes de cette période sont principalement des ouvriers qualifiés, se recrutant dans les grands secteurs industriels des bassins d’emploi de la région parisienne (la métallurgie, l’automobile, la sidérurgie, les sociétés de chemins de fer, d’électricité et de gaz). L’artisanat, le commerce fournissent également quelques élus dans ces premiers moments du communisme municipal « où le conseil municipal vibrait au même rythme que les entreprises de la ville ». Des femmes sont également candidates et élues durant cette période alors qu’elles ne deviendront éligibles qu’à partir de 1944. Cette volonté du PCF de promouvoir le vote et la représentation des femmes souvent couturières ou ménagères constitue un fait notable. Les syndicalistes et organisations de masse alimentent aussi les listes et les conseils municipaux à l’image des clubs sportifs municipaux, des mouvements en direction de l’enfance (Vaillants et Vaillantes), des femmes (Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme ou l’Union des jeunes filles de France).

…aux employés et cadres du secteur public
Au sortir de la seconde guerre mondiale, le PCF va connaître un succès militant sans précédent, auréolé par son rôle dans la Résistance. Les maires communistes vont être placés à la tête de 50 municipalités de la Seine-banlieue, sur les 80, aux élections provisoires de 1945. Parmi les conseillers municipaux de 1945 à 1965, une part belle est faite aux anciens résistants et combattants, prisonniers à côté des élus d’avant-guerre qui sont reconduits. Leurs caractéristiques sociales et biographiques font que les postes d’élus municipaux vont à des « militants maintenus à l’écart des logiques de promotion de l’appareil ». Ces derniers toujours majoritairement ouvriers appartiennent souvent aux réseaux associatifs (harmonie municipale, clubs de sports, amicale, etc.) qui composent le milieu partisan local. Le cumul des mandats tend à se généraliser au cours de la période. Un premier renouvellement sociologique des exécutifs municipaux s’opère dès 1965 et va s’accentuer au cours des décennies suivantes. Il est marqué par le recul progressif des ouvriers qualifiés au profit des employés, des professions intermédiaires (de la santé) et intellectuelles (enseignants) mais aussi de l’encadrement ouvrier (maîtrise, technicien, ingénieur) et cadres administratifs du public. La désindustrialisation a affecté l’emploi ouvrier traditionnel mais également le réseau syndical. À la fin des années 1980, « la principale composante de l’union locale CGT n’est plus le syndicat de la métallurgie mais celui des employés communaux ».

Des transformations sociologiques
Les années 1980 mettent à jour un recul électoral important sur le plan national. L’Union de la gauche, qui avait permis au PCF de compter jusqu’à 52 maires en banlieue parisienne en 1977, commence à jouer au profit de l’allié socialiste. Par ailleurs, l’introduction, en 1983, d’une dose de proportionnelle au scrutin majoritaire de liste permet de faire exister une opposition, qui avait eu jusque-là peu voix au chapitre. La modification des équilibres partisans se confirme avec la montée de l’abstention chez les classes populaires, et à droite, la percée du Front National. Cette perte de la « centralité ouvrière » au profit des classes moyennes peut se comprendre par les réorientations stratégiques du Parti en lien avec ses transformations sociologiques depuis la fin des années 1960 mais aussi par la recomposition des classes populaires à l’échelle locale.

La population des municipalités communistes s’est modifiée à partir de la fin des années 1970 avec l’arrivée de familles étrangères et françaises plus pauvres, logées dans les grands ensembles et le départ des franges de populations les mieux établies. Le PCF s’est progressivement coupé du bas de la hiérarchie ouvrière composée par les travailleurs immigrés et leurs familles qu’il n’a pas su considérer comme une possible base électorale. Alors qu’il avait réussi, pendant l’entre-deux-guerres, à s’appuyer sur les migrants en provenance des régions françaises et des pays européens (Espagne, Italie, Pologne), il semble avoir échoué avec les ouvriers émigrés des anciennes colonies africaines. Les nouvelles catégories populaires, aux conditions de vie dégradées, subissant plus fortement le chômage et les discriminations ne sont que marginalement représentées par le PCF, d’autant qu’elles sont faiblement mobilisées sur le plan électoral.
Les nouvelles générations de militants qui accèdent aux responsabilités municipales n’appartiennent plus aux classes populaires mais aux couches moyennes salariées. L’expérience ouvrière et syndicale n’est plus l’apanage des nouveaux élus et cadres locaux qui s’engagent plus précocement dans des carrières de permanents et tendent à constituer une « génération ouvriériste » sans avoir été « ouvriers ». Les élus municipaux communistes vieillissent avec un âge moyen qui s’élève et l’apparition plus fréquente de « retraités ». La durée des mandats s’est allongée également. Les maires et les adjoints enchaînent souvent plusieurs mandats alors que la rotation est plus forte pour les seuls conseillers municipaux. Au cours des années 1990-2000, les listes dirigées par le PCF ne passent plus directement au premier tour et des villes emblématiques sont perdues. Les logiques partisanes qui président à la sélection du personnel municipal rendent les critères de représentation sociale plus délicats à respecter. La promotion de militants de milieux populaires apparaît s’être durablement grippée. 

*Samir Hadj Belgacem est sociologue. Il est attaché d’enseignement et de recherche à l’École normale supérieure.  

 

La Revue du projet, n°29, septembre 2013
 

 

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