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Olivier Barbarant, Nicolas Dutent

L’élégie est un poème dont la forme libre et lyrique trouve sa source dans le deuil. À travers ses vers étranglés, Olivier Barbarant donne 
à ce procédé littéraire une actualité éclatante.  C’est dans l’humeur contrariée d’un café aixois que le poète confine ses premières impressions. À travers une vingtaine de poèmes, Olivier Barbarant se met à table avec des morts dont il scande pudiquement l’absence. Il assemble des situations et des pensées qui dévoilent un champ de ruines. La disparition d’être aimés inonde le présent d’un goût de cendres. Ses chants de la douleur s’entrechoquent mais évitent soigneusement les détours plaintifs.
Barbarant trouve en effet le ton et les mots justes pour manifester l’angoisse dont on peut être saisi face à l’effectivité de la mort. Qu’il s’agisse du trépas de ses parents, d’un compagnon emporté par le sida ou de son blâme précoce. « Je fus à vingt ans condamné à mort » confie-t-il dans  l’Annonciation. De la porte Saint-Martin au cinéma le Champollion, Paris est un théâtre d’ombres où viennent se loger ses souvenirs. Un frère non désiré, le spectacle de la maladie… Un nuancier de sentiments lui permet d’exprimer subtilement cette part de tragique contenue dans le réel. Le huis clos familial est aussi une scène politique où il fait bon s’aventurer. Si chacun brigue sa vérité, les arguments s’y aiguisent. En dictant à sa nostalgie une couleur et un phrasé, le poète en dévoile les figures et la mobilité.
 

Tous ces murs faits pour le soleil tachés de pluie se font sinistres
Ce pays d’ocre et de cyprès ne supporte guère l’hiver
Je suis assis Aux Deux Garçons comme il y a quinze ans peut-être
Avait surgi au petit matin une fanfare de fifres
C’était alors le jour des Rameaux et maintenant c’est à Noël
 
Le cours Mirabeau sous l’averse est peuplé d’étranges chalets
Et du décor d’étoiles bleues en toute ville interchangeable
N’étaient les accents des parlers et la peau marbrée des platanes
Je pourrais me croire chez moi tant les nuits froides sont pareilles
En train d’attendre mes enfants descendant d’un même manège
 
Un crépuscule criblé d’or cogne aux vitres de la terrasse
À la table exacte où jadis nous dînions après les spectacles
Voilà c’est à n’y pas croire plus d’un quart de siècle déjà
Mon père alors avait à peu près l’âge que j’ai désormais
 
À cette époque mes seize ans servaient de mascotte à la troupe
Qui parlait très tard des chanteuses et des beautés de l’Opéra
 
On traversait sans y penser les clairs juillets de l’existence
À quoi bon d’ailleurs revenir à de telles banalités
Tout été se prend pour l’Eden et la jeunesse pour la vie
Peut-être faut-il s’en réjouir et laisser aller l’inconscience
On reconnaît la transparence à ce qu’elle fut inaperçue
 
Par les ruelles des vieux quartiers passaient des corps miraculeux
Dans des lacis de pierre et d’ombre il fallait les suivre de près
Jusqu’à leur porte et puis compter le temps d’arrêt
Pour que la face retournée se fende en deux sur un sourire
L’éclair déjà porteur des promesses d’après
 
À ma table des Deux Garçons ne s’attablent que des regrets
J’ai vu ce jour mon père ou tout du moins ce qu’il en reste
J’ai pour tout vis-à-vis le spectacle de sa détresse
 
Je suis assis dans mon passé chaque flaque m’est un reflet
Et le propre de la mémoire est qu’à chaque pas l’on s’y blesse
 
Olivier Barbarant,
Elégies étranglées, Champ Vallon

 

Olivier Barbarant

est un poète français né en 1966. Il a vécu son enfance et son adolescence dans l’Aube puis en région parisienne. Ancien de l’ENS de Saint-Cloud, il devient agrégé de Lettres Modernes puis docteur ès lettres à l'université Paris-Diderot en présentant une thèse consacrée à Louis Aragon. Il dirigea en outre la publication de l’œuvre poétique d’Aragon dans la collection de La Pléiade.
Il enseigne le français, la littérature et la culture générale au lycée puis il devient professeur de chaire supérieure au lycée Lakanal de Sceaux.
En février 2012, il est nommé inspecteur général de l’éducation nationale dans le groupe "Lettres".
Olivier Barbarant a publié plusieurs ouvrages, notamment de poésie, dont un a reçu le prix Tristan-Tzara, un autre le prix Mallarmé.
 

La Revue du projet, n° 29, septembre 2013

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