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Penser les retraites, penser l’emploi, Pierre Concialdi*

Le recul des âges légaux de départ à la retraite pèse sur le chômage et l’emploi de toutes les générations.

L a précarité salariale ne cesse de s’étendre, minant les perspectives de retraite des travailleurs. Depuis plus de vingt ans, les transformations du système de retraite ont renforcé cette précarisation. Ces changements vont à rebours de l’histoire de la protection sociale dont la finalité a été de construire un statut protégeant les salariés des rigueurs de la logique marchande. Il est urgent de briser ce cercle vicieux.

Un allongement forcé de la durée du travail
La retraite est une des formes majeures de réduction de la durée du travail. Conséquence : le recul des âges légaux de départ à la retraite décidé en 2010 constitue un allongement forcé de la durée du travail. Avec un sous-emploi massif, cette mesure n’a pas tardé à produire ses effets sur le chômage et l’emploi. Les salariés âgés (55-64 ans) ont été incités à rester sur le marché du travail : entre fin 2010 et fin 2012, leur taux d’activité –  part de la population considérée qui est en activité, c’est-à-dire qui occupe un emploi ou en recherche un – a augmenté de 15 %, alors qu’il est resté stable toutes classes d’âge confondues. Une proportion croissante de ces salariés âgés s’est retrouvée au chômage ; dans le même temps, le taux d’emploi – part de la population considérée qui occupe un emploi (cela exclut donc les chômeurs par rapport au taux d’activité) – de cette classe d’âge a aussi augmenté. Une hausse des taux d’emploi qui s’est faite au détriment des plus jeunes : depuis la crise financière de 2008, le taux d’emploi a augmenté pour les salariés de 50 ans et plus tandis qu’il a diminué dans toutes les autres classes d’âge.
L’allongement de la durée de coti­sation nécessaire pour percevoir une retraite complète (à taux plein) est aussi une injonction à « travailler plus ». Le gouvernement projette de l’augmenter encore alors que la durée de la vie professionnelle se réduit depuis des décennies (de 37,5 ans pour les hommes de la génération 1950 à 35 ans pour ceux de la génération 1970). Résultat : de plus en plus de salariés ne pourront pas partir à l’âge minimum légal avec une retraite complète. Pour la génération 1974, par exemple, au moins 75 % des salariés (femmes et hommes) seront exclus du bénéfice d’une retraite à taux plein – même à 62 ans désormais – compte tenu de la durée d’assurance validée aujourd’hui par cette génération.

La dégradation ainsi programmée du niveau des pensions risque de pousser de plus en plus de retraités à cumuler leur pension avec un emploi, une possibilité désormais ouverte sans garde-fou avec la libéralisation de ce cumul depuis 2008. Depuis cinq ans, le nombre de ces retraités-travailleurs a plus que doublé pour atteindre environ 500 000. Nécessité ou véritable « choix » de la part des salariés ? Difficile de le dire faute d’informations précises. Il reste néanmoins un fait objectif. Ce dispositif favorise des pratiques qui permettent, d’un côté, aux em­ployeurs de proposer des salaires réduits et, de l’autre, aux retraités-travailleurs d’accepter ces faibles salaires grâce au bénéfice d’une pension. Résultat : moins d’emplois accessibles aux non-retraités et une concurrence accrue entre salariés qui abaisse les normes salariales. La pension de retraite n’est plus la possibilité d’un temps libre et autonome, délivré des contraintes du travail marchand subordonné. Elle devient une forme de subvention ou de substitut au salaire.

Favoriser l’accès de tous à l’emploi
Le projet libéral se résume, en définitive, à cette formule : travailler plus pour gagner toujours moins de retraite et de salaire. Inverser ce mouvement est une nécessité. Non seulement pour rétablir des conditions d’accès à la retraite cohérentes avec les possibilités offertes aujourd’hui aux travailleurs pour accéder à l’emploi, et favoriser ainsi l’accès de tous à l’emploi. Mais aussi pour rééquilibrer le rapport de forces en faveur des salariés et améliorer des conditions de travail et de rémunération de plus en plus dégradées. Car le but n’est pas purement quantitatif. La prise en compte de la pénibilité au travail dans la détermination des droits à retraite est aussi un levier nécessaire, à la fois pour permettre aux salariés concernés de ne pas arriver « cassés » à la retraite, mais aussi pour inciter les employeurs à améliorer les conditions de travail et faire en sorte que des salariés ne passent pas le plus clair de leur vie dans des métiers usants.
Penser la retraite c’est donc nécessairement penser l’emploi et, plus généralement, l’organisation des temps sociaux tout au long de la vie. Une réflexion qui risque d’être occultée avec une réforme « systémique » qui réduirait la retraite à l’équivalent d’un simple compte de temps de travail et entretiendrait la fiction d’un « libre choix » des salariés. Un « choix » qui reste un leurre dans une société minée par le chômage. 

*Pierre Concialdi est économiste. Il est chercheur à l’Institut de recherche économique et social.

La Revue du projet, n° 28, juin 2013

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