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Fixer les travailleurs, puis combattre la misère : les retraites aux XIXe et XXe siècles, Christian Chevandier*

La question des retraites est récente dans l’histoire du travail, plus encore dans celle de l’humanité. Ce n’est que lorsque hommes et femmes ont vécu plus longtemps que l’on s’est demandé comment ils pourraient subvenir à leur existence lorsqu’il leur est presque impossible de travailler.

Sous le règne de Louis XIV, l’État prend quelques initiatives en matière de solidarité, domaine jusque-là réservé à l’Église, notamment sur le plan local des paroisses. L’Hôpital général est institué à Paris en 1656, pour recueillir et héberger les plus miséreux, et l’Hôtel des Invalides ouvert en 1670, destiné aux vieux soldats. Dans ces deux cas, il s’agit aussi de mesures d’ordre public pour que les personnes accueillies ne sombrent pas dans la délinquance. En 1673, la Caisse des Invalides de la Marine est instituée pour financer la demi-solde des matelots blessés, étendue au début du XVIIIe siècle à l’ensemble des vieux marins. La Révolution, en 1790, systématise des dispositions qui définissent le droit à pension des personnels civils et militaires de l’État.

Politiques patronales
L’idéologie libérale de la Révolution française, qui perdure dans les régimes suivants, interdit à l’État de se mêler des rapports au sein des entreprises, donc du devenir des personnes qui ne peuvent plus travailler. S’ils le désirent, ce sont les patrons qui s’en chargent. C’est rarement par philanthropie, mais pour une raison plus pragmatique : en ces temps où les travailleurs qualifiés défendent leur autonomie en changeant d’emploi régulièrement, l’intérêt bien compris des employeurs est de garder de bons professionnels en compensant des salaires bas par l’éventualité d’une retraite dont priverait la démission (ou la grève). C’est particulièrement le cas dans les chemins de fer, au travail si spécialisé qu’il ne peut s’exercer ailleurs. Pour cela, très vite, en 1845, la Compagnie du Paris-Orléans instaure un régime de retraite alimenté de fonds patronaux. Dans les années suivantes, le système se généralise dans les principales compagnies. Dans les mines, également pionnières en matière de droits sociaux, se développe un système de retraites unifié par une loi de juin 1894. En dehors de ces deux secteurs, moins d’un salarié sur vingt-cinq peut, dans l’industrie privée, prétendre toucher une pension.
    
Lois républicaines

Ce sont les révolutionnaires qui, en 1791, affirment le principe d’une « dette sociale » à l’égard des vieillards. Et ce sont des lois de la IIIe République qui, un siècle plus tard, mettent en place différents régimes permettant de prendre sa retraite. Après celle de 1894 pour les mineurs, celles de 1909 puis 1911 unifient le régime de retraite des cheminots. Plus largement, la loi de 1905 établit l’assistance obligatoire pour les infirmes, les incurables et les vieillards. Celle de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes repose sur la contribution de l’État mais surtout les cotisations des employeurs et des salariés. Le poids des retenues et le caractère incertain de leur bénéfice, à un moment où l’espérance de vie est de moins de cinquante ans, explique l’hostilité de la CGT à « la retraite pour les morts ».
Dans les mois qui suivent la Libération, en une dynamique de progrès social sans équivalent dans l’histoire du pays, la question resurgit. Le régime général de Sécurité sociale, créé en octobre 1945, comprend quatre branches, dont « vieillesse et veuvage ». Le projet initial de regroupement de tous au sein du régime général se heurte à l’hostilité de certains groupes patronaux. Dès lors, les régimes pionniers, ceux des cheminots ou des mineurs par exemple, subsistent, dénommés « régimes spéciaux » ; les fonctionnaires, régis depuis 1946 par un statut, bénéficient de dispositions particulières. Mais la grève d’août 1953, qui fait reculer un gouvernement s’attaquant aux retraites des fonctionnaires, puis des revendications récurrentes laissent la retraite au centre des préoccupations du monde du travail. Alors que le droit à pension était ouvert, sauf dispositions particulières, à 65 ans, une ordonnance de mars 1982 abaisse à 60 ans l’âge de départ à la retraite pour trente-cinq années de cotisation.
Une durée de vie qui ne cesse de croître depuis deux siècles, le fait que l’on parvienne en bonne santé à un âge avancé, la hausse des revenus des retraités et le développement d’un travail féminin donnant lieu à cotisation, tout joue pour ce phénomène sans précédent dans l’histoire de l’humanité : la vieillesse n’est plus, au milieu des années 1980, l’âge de la misère et du malheur.   n

*Christian Chevandier est historien. Il est professeur d’histoire contemporaine à l’université du Havre.
La Revue du projet, n° 28, juin 2013
 

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