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Robespierre, itinéraire philosophique, Georges Labica*

Robespierre fut un politique, un homme de décision, attentif à l’événement, le décryptant, mesurant ses conséquences, sachant apprécier le rapport des forces et affirmant ses convictions avec la plus grande fermeté et, souvent, avec une exceptionnelle clairvoyance.

             Robespierre nous offre la première pensée philosophique de la Révolution, la première pensée réelle, non métaphorique, d’un objet réel, sa première systématisation ou théorisation.[...] La situation de Robespierre est privilégiée, parce qu’il fut le principal protagoniste de la Révolution française au moins depuis 1791, et même son chef incontesté bien au-delà des quelques mois de sa présence au Comité de salut public. N’a-t-on pas fréquemment parlé de sa « dictature », fût-elle « d’opinion » ? Ira-t-on jusqu’à voir en lui l’incarnation de ce philosophe-roi (mot bien impropre !) dont avait rêvé Platon et, à sa suite, reconnaissons-le, toute une tradition de penseurs, désireux de servir de conseillers aux princes ? Pourquoi pas, sauf que, dans son cas, il n’y eut ni désir préalable, ni préparation. Et en quoi serait-il inférieur à ces chefs d’État, dont on vante, à l’envi, les trouvailles théoriciennes, en matière d’action politique, les Lénine, Mao, Nkrumah, Castro ou… de Gaulle ? [...]
Apparaît alors une autre singularité, savoir que Robespierre, qui sut cependant, à diverses reprises, se montrer pragmatique, et même, selon Michelet, « calculateur opportuniste », fut exclusivement un homme de pensée, un politique de principes, et point un homme d’action. [...]
La Révolution et la figure de Robespierre, symbole du jacobinisme, comme vient de le montrer avec éclat D. Losurdo, ont nourri l’idéalisme allemand, lui fournissant son objet de choix et sa plus sûre incitation à penser.

Une pratique politique
Avec Robespierre, nous n’avons affaire ni à une philosophie politique, au sens consacré du terme, élaboration d’une doctrine en vue du gouvernement, ou secteur d’une philosophie concernant les affaires de la Cité, dont la démarche a priori ne présuppose pas nécessairement un passage à la pratique ; ni à une philosophie de la politique, qui informerait préalablement l’action, ou s’en déduirait a posteriori ; ni à une utopie, pas plus au sens où Spinoza dénonçait les utopies philosophiques, au début de son Traité politique, qu’au sens blochien du Principe Espérance. Il ne s’agit pas, non plus, d’une morale, quoi qu’on en ait dit et qu’il paraisse, qui tenterait de guider et même de prendre le pas sur la politique ; ni, moins encore, d’une « mystique », malgré la récente thèse développée brillamment par Henri Guillemin, retournant le jugement d’Aulard, qui qualifiait Robespierre de « mystique assassin ». Sans doute chacun de ces jugements comporte-t-il une part de vérité, mais ils ne prennent signification entière, me semble-t-il, que sous la condition de voir dans le robespierrisme une politique de la philosophie. Je m’explique. Robespierre, si l’on accepte de tenir à l’écart les jugements passionnels qui ont surchargé sa mémoire (du « fou » au « monstre assoiffé de sang », la liste défie le recensement), fut un politique, dans la pleine acception du terme, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un homme de décision, attentif à l’événement, le décryptant, mesurant ses conséquences, sachant apprécier le rapport des forces et affirmant ses convictions avec la plus grande fermeté et, souvent, avec une exceptionnelle clairvoyance.

Mais – l’a-t-on assez pris en compte ? – ce politique, qui devient chef de gouvernement, est brutalement confronté, par les circonstances, à une double inauguration : celle d’un pouvoir à inventer, celle de ses propres responsabilités à y prendre, l’une et l’autre le contraignant à endosser précisément ce rôle du politique. Sans préparation, ni références. Robespierre n’est ni Machiavel, qu’il détestait, ni Lénine, ni quelque Bonaparte, ni l’un de nos énarques. Gardons-nous de le percevoir au travers des catégories que nous ont enseignées les deux siècles qui nous séparent de lui et de lui coller nos étiquettes. Dérangeons-les, au contraire. Pouvait-il prendre appui sur une classe, fût-elle la sienne, la petite bourgeoisie libérale, avant que les différents groupes sociaux antagonistes aient déterminé leur homogénéité et affirmé leur conscience de soi ? Sur une doctrine économique, dans un marasme qui avait tant de mal à formuler, de façon cohérente, les intérêts des uns et des autres, libre échange, redistribution de la propriété, égalitarisme, dirigisme ? Sur un parti, quand on dispute encore pour savoir s’il en a fondé un, le premier, celui des Jacobins ? Sur la « dialectique de l’histoire », dont il ne savait pas un traître mot, mais dont, par son action, il allait suggérer le concept à quelques penseurs allemands ? Sur une idéologie, dans le temps même où, au jour le jour, il bricolait celle qui, pour d’autres, était promise à devenir la sienne ?
Robespierre a fait feu de ce dont il disposait. Tout d’abord, un profond sentiment de l’injustice qui demeure, après tout, la première motivation individuelle de la « sensibilité de gauche », comme on dit aujourd’hui. En témoigne, par exemple, sa plaidoirie dans l’affaire Déteuf (août 1782), où il réussit à s’attaquer à une puissante communauté de moines, tout en ménageant l’Église. De ce point de vue, il est, dès le départ, l’homme d’une seule antinomie, qui donne lieu à une seule alternative : celle qui existe entre les quelque 98 % du tiers état et le nombre infime des privilégiés, entre la monarchie et la démocratie, où, plutôt la république, terme qui a d’abord sa faveur. D’une part, l’immense majorité, de l’autre, une minorité ; d’un côté, l’égalité qui fonde la citoyenneté, de l’autre, la tyrannie. Sans doute affinera-t-il son analyse, découvrant d’autres lignes de clivage, au sein même du tiers entre possédants et non possédants, entre citoyens « actifs » et citoyens « passifs », entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, mais il ne reniera jamais son sentiment de départ. « Je suis du peuple, dit-il, je ne suis que cela » (2 janvier 1792).

Comme tous ses contemporains, il est également imbu des idées du siècle. Il connaît Locke. Il a lu Mably. Il admire l’Esprit des lois, et le juridisme de Montesquieu transparaît souvent dans ses discours. Sa philosophie, on le sait, et il l’a assez proclamé, tout au long de son existence, est celle de Rousseau, dont tous les thèmes sont présents chez lui, de la critique sociale, à la souveraineté populaire et à l’Être suprême. Peut-on, pour autant, parler d’un « corpus », qui serait sa base arrière et l’armerait dans toutes les situations ? Il ne semble pas et toute explication de la pratique politique de Robespierre, à partir de ses supposés principes, apparaît insuffisante, séduisante, mais facile, et, de surcroît, contradictoire avec l’inouï de la situation. Écoutons le bon Laponneraye qui, dans son enthousiasme, rend un fier service aux adversaires de son idole, quand il écrit, en tête des Mémoires de Charlotte Robespierre, pour présenter son « homme-principe » : « Les principes sont tout, les hommes ne sont rien ; périssent donc mille fois les hommes, périssent les générations, périssent les empires, pourvu que les principes survivent à tous les naufrages et à toutes les destructions. » Ses principes, Robespierre ne les a trouvés nulle part ailleurs que dans l’alchimie historique de la Révolution.

Il avait de quoi les lire, mais ils se sont imposés à lui, comme des évidences concrètes. C’est ainsi qu’il était convaincu que les lois, les institutions et la Constitution (il fit paraître, de mai à août 1792, Le Défenseur de la Constitution) assureraient le bonheur public ; que le droit avait un caractère sacré et que les droits civils devaient prendre le relais des droits naturels, dont ils deviendraient enfin l’expression. Que vaut toutefois ce légalisme, à l’heure des violences qui forcent à reconnaître l’illégalité de la Révolution (5 novembre 1792) ; Robespierre sait bien qu’il est intenable.

Il partage entièrement là-dessus l’opinion de son ami Saint-Just et celle de Marat, dont le radicalisme le choquait. Saint-Just, plus attaché que lui aux principes juridiques, plus proche de Montesquieu, pensait que « la Révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur et de la liberté publique par les lois » (Institutions républicaines), mais convenait que « ce n’est guère que par le glaive que la liberté d’un peuple est fondée » (Rapport à la Convention, 26 février 1794). Marat, en revanche, beaucoup moins formaliste, s’écrit : « Non, je ne cesserai jamais de m’élever contre la doctrine du respect superstitieux rendu aux lois », tout en affirmant : « Nous ne devons respect qu’aux lois sages, et soumission qu’aux lois justes » (L’Ami du peuple, 25 avril 1792). L’hostilité de Robespierre à toute forme de violence est patente et constante. Jeune avocat, il se prononce contre la peine de mort ; il réaffirme cette position au moment même du procès de Louis XVI. Il est, fin 1791, opposé à la guerre, en ce qu’elle ruine les peuples et ne profite qu’aux généraux et aux contre-révolutionnaires. Il est opposé à toute dictature, y compris la sienne. Il n’aime pas la Terreur, tente d’en limiter les effets, et désapprouve, à plusieurs reprises, la loi de prairial, élaborée par Couthon, qui refuse toute assistance aux suspects, et engage la Grande Terreur. Or, il a guillotiné le roi, approuvé et conduit, avec quel talent, la guerre contre les puissances, exercé la Terreur à l’encontre de ses meilleurs amis eux-mêmes (Danton, Desmoulins, etc.) et, de fait, la dictature. Il a voté la loi de prairial. Paradoxe ? Contradiction ? Reniements ou faiblesse ? Nullement. Mais une logique qui contraint les principes, les soumet au réel et les gauchit. Qu’aurait fait un Montesquieu au Comité de salut public? Quelle aurait été l’attitude d’un Rousseau en face de Marie-Antoinette ? Questions sans réponses, mais qui sont celles de Robespierre; d’où le rousseauisme, assurément, mais un rousseauisme épuré, radicalisé, converti de la rêverie à l’histoire et, en fin de compte, bien différent de celui du Contrat social. Le jugement d’Engels : « Le Contrat social de Rousseau avait trouvé sa réalisation dans l’ère de la Terreur », ou la formule de Korngold : « Robespierre peut être appelé un “Rousseau au pouvoir” », doivent être entendus avec les plus grandes réserves, sauf à préciser que « Robespierre a traduit les hypothèses politiques abstraites de Rousseau dans la langue rigoureuse de l’action révolutionnaire » (Manfred), car, Rousseau n’était pas, à proprement parler, un révolutionnaire. Voilà qui est déterminant, une philosophie qui « devient vérité », qui passe des abstractions à la pratique, où elle se régénère, en redéfinissant ses propres concepts. Robespierre est bien « la sentinelle de la Révolution » (Massin), d’une révolution produisant sa politique, elle-même gouvernée par une seule maxime : assurer, en toutes circonstances, le salut de la Révolution, qui n’est autre que celui de son acteur, le peuple, et de sa finalité, la liberté.  n

Extraits de Robespierre. Une Politique de la philosophie, La Fabrique (1e éd. 1990, PUF), publiés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

*Georges Labica (1930-2009) était philosophe. Il était professeur émérite de l’université Paris-X Nanterre.

La Revue du projet, n° 27, mai 2013
 

Il y a actuellement 1 réactions

  • Robespierre, itinéraire philosophique, Georges Labica

    Ouf ! Enfin quelqu'un qui parle de Robespierre autrement qu'en s'en servant comme défouloir à fantasmes. Bouffée d'oxygène. Cela dit, Robespierre "point un homme d'action" ? Euh... Il s'agirait peut-être de définir ce qu'est l'action véritable. Hâte en tout cas de lire M. Labica.

    http://lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.skynetblogs.be

    Par LIEUTENANT Catherine, le 12 May 2013 à 10:51.