La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Naturalisme et aliénation dans les Manuscrits de 1844 de Karl Marx, Ousmane Sarr*

Marx propose dés les Manuscrits de 1844 une théorie basée sur l’idée d’une nature perdue à retrouver. Ainsi, il est naturaliste car demeurant convaincu que quelque chose préexiste à l’ordre social et dont pourtant un tel ordre dépend. Le terme « naturalisme » est utilisé pour désigner une position théorique forte et différente du matérialisme, une forme de vie souhaitable, le « communisme », dans laquelle la perte de la nature disparaîtrait. [...]

Durant son séjour parisien, Marx plongé dans la lecture des économistes et n’ayant visiblement pas encore acquis de connaissances économiques assez rigoureuses, essaie de montrer que l’industrialisme moderne naissant conduit à la négation de la nature humaine, de la nature en général. Il met ainsi en place un dispositif conceptuel assez critique pour ne pas sortir de la thématique naturaliste fondée sur l’idée de la souffrance, de la douleur de l’homme. Et, développe à partir d’une telle thématique la problématique de l’aliénation considérée comme cause principale de la perte de la nature. Le concept d’aliénation est alors systématisé en trois grands moments qui reflètent diverses influences : les influences feuerbachienne, bauerienne et hessienne. De l’analyse feuerbachienne de l’aliénation, Marx en tire l’idée de l’aliénation comme perte de l’essence générique de l’homme ; de celle de Bauer, il en tire la conception de l’aliénation comme domination ou oppression de l’homme par Dieu et enfin de celle de  Hess, il en hérite la conception de l’aliénation comme inversion du rapport du sujet et de la fin. « C’est en ce sens de la perte de soi et du devenir étranger à soi, de la domination par le produit de son activité, et de l’inversion des moyens et des fins qu’il sera question de travail aliéné ».
- Dans le premier moment, l’aliénation consiste dans la perte de l’expression (ce qui est rendu en allemand par Entäusserung et non par Entfremdung), dans le fait que le produit du travailleur est accaparé par autrui qui, du fait qu’il dispose des moyens de production, s’approprie naturellement le produit du travail. L’ouvrier ne disposant pas des moyens de production, de travail, ils lui sont extérieurs, s’objective certes dans un objet mais une telle objectivation est en même temps désobjectivation, le produit lui échappe et lui devient étranger « l’objet que le travail produit, son produit vient lui faire face comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur. Le produit du travail est le travail qui s’est fixé dans un objet, qui s’est fait chose ; ce produit est l’objectivation du travail. La réalisation du travail est son objectivation. Cette réalisation du travail apparaît, dans la situation de l’économie nationale, comme déréalisation du travailleur, l’objectivation [apparaît] comme perte de l’objet et asservissement à l’objet, l’appropriation [apparaît] comme aliénation (Entäusserung, c’est nous qui traduisons), comme perte de l’expression »
L’accent est mis sur l’idée de perte, de dessaisissement et non sur les conditions de production, de travail. L’homme est tout simplement aliéné parce qu’il est privé de son produit, de son objet enrichi. Le produit du travail devenant ainsi étranger au travailleur ne peut l’enrichir comme ce serait le cas s’il lui revenait : c’est le versant subjectif de l’aliénation, le moment où les produits s’autonomisent. « L’objectivation apparaît à un point tel comme perte de l’objet que le travailleur est dépouillé non seulement des objets les plus nécessaires à la vie, mais aussi des objets du travail. Oui : le travail lui-même devient un objet dont [le travailleur] ne parvient à s’emparer qu’au prix des efforts les plus grands et en connaissant les interruptions les plus irrégulières. L’appropriation de l’objet apparaît à ce point comme aliénation (nous traduisons par Entäusserung) que plus le travailleur produit d’objets, moins il peut posséder et plus il tombe sous la domination de son produit, le capital ».
Marx souligne deux idées fondamentales qui rendent possible cette première forme d’aliénation. Il faut, d’une part, pour que cette première manifestation de l’aliénation soit possible, que les moyens de production, les moyens qui rendent l’activité de l’ouvrier possible, ne puissent pas appartenir à ce dernier, ils doivent nécessairement venir du dehors. En un mot, il faut qu’il y ait une séparation de l’ouvrier avec les moyens de l’activité (idée qui sera davantage développée dans Le Capital). D’autre part, il faut aussi que les produits du travail soient appropriés par le détenteur des moyens de production à savoir le capitaliste qui par le seul fait de posséder les moyens de production, devient l’individu à qui reviennent les produits du travail. Ces deux conditions à savoir la séparation de l’ouvrier avec les moyens de production et la dépossession de l’objet ont pour ultime conséquence l’autonomie de l’objet par rapport au travailleur, les conditions qui pouvaient permettre à l’ouvrier de reconnaître l’objet comme sien étant absentes, l’objet devient non seulement l’objet d’un autre mais il lui devient même étranger. « La perte de l’expression du travailleur dans son produit a la signification, non pas seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendant de lui et étranger à lui, et qu’il devient une puissance autonome lui faisant face, que la vie qu’il a prêtée à l’objet vient lui faire face de façon hostile et étrangère ».

Extraits de Le problème de l’aliénation, L’Harmattan, 2013, publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur.

*Ousmane Sarr est philosophe. Il est docteur de l’université de Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

La Revue du projet, n° 27, mai 2013
 

Il y a actuellement 1 réactions

  • naturalisme et aliénation

    que se passe t'il, quel sens prend la forme de l'exploitation, quand le travail n'a pas la forme d'objet concret, comme la fabrication d'une automobile, ou d'une casserole? avec le travail intellectuel,ou celui d'employé dans une administration, ou encore de femme de ménage qui travail avec la poussière? ou bien encore ce qui est devenu aujourd'hui une grande part du mode de travail,le travail virtuel?

    Par antoine fernandez, le 14 mai 2013 à 02:33.