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Les mystifications pour déconstruire la conscience de classe, Jean Magniadas*

L’appartenance de classe est une donnée objective. Elle ne conduit pas mécaniquement à la conscience de classe, c’est-à-dire à une représentation exacte de la position réelle occupée dans les rapports sociaux de production, au rôle historique de la lutte de classes dans la société.

La formation de la conscience de classe est un processus complexe. Simplifions. Dans la société capitaliste, il y a contradiction, d’une part, entre l’isolement de l’ouvrier, la concurrence qu’il subit et, d’autre part, la tendance qui produit le prolétariat, la classe consciente et qui résulte de la concentration des travailleurs, de leur coopération, de leur association. Il y a donc des degrés différentiels de conscience de la classe ouvrière, de sa position dans la société. Ce n’est pas un fait nouveau aussi bien dans l’histoire longue que dans certaines conjonctures particulières.

Les mystifications développées par les forces capitalistes
Il existe, on le sait, des ouvriers qui n’ont qu’une faible conscience de leur position dans la société, d’autres qui n’aboutissent qu’à une vision étriquée de la lutte (économisme, social-démocratie : réformes sans révolution), et d’autres qui adoptent des positions réactionnaires ou conservatrices. La bourgeoisie et son État s’emploient à retarder, à déconstruire la conscience de classe. Leurs appareils idéologiques multiplient les mystifications. Au nombre de ces mystifications, il faut placer la collaboration de classes déclinée sous diverses formes : l’association capital/travail, la participation, le paternalisme social qui assimile l’entreprise capitaliste à une famille avec le patron. Une autre dimension de la mystification s’appuie sur l’idéologie « contractualiste », particulièrement présente actuellement sous le manteau trompeur de l’apologie du « dialogue social ».
La notion de contrat se prête à la mystification, car elle renvoie à l’idée d’un accord équilibré entre des parties, porte l’image d’engagements réciproques. Le contrat a la fausse apparence de la justice, de l’égalité. La notion réunit les éléments de l’illusion qui rode autour des rapports sociaux. Le contrat de travail est une convention par laquelle une personne s’engage à mettre son activité à la disposition d’une autre moyennant une rémunération : il fait le silence sur l’exploitation. C’est un contrat de subordination qui masque l’inégalité fondamentale des contractants résultant de leur position dans la société. Le patronat le préfère à la loi, car il correspond à son idéologie individualiste et à sa conception de l’entreprise, à l’idéologie néolibérale. Cependant l’action syndicale imposera un certain encadrement des contrats individuels par des lois (Code du travail) et les conventions collectives.

Ampleur de la bataille idéologique
Les postulats actuels de la fin de l’histoire, des idéologies, des classes, du conflit social renvoient à l’ampleur de la bataille idéologique orchestrée par le capitalisme, avec la propagande des thèmes du néolibéralisme. Cette offensive placée sous le signe de la communication dispose de grands moyens  (presse, radio, télévision, etc.). Il s’agit notamment de l’introduction dans le langage de termes volontairement confusionnistes. Opération décrite par un philosophe sous le titre « l’impérialisme langagier » qui vise à remplacer les antagonismes du capitalisme par de simples divergences d’intérêts négociables. Beaucoup de ces mots piégés sont issus du vocabulaire contractualiste qui sert de paravent pour valoriser la collaboration des classes modernisée ; tels : consensus, dialogue social, partenaires sociaux , négociation collective, contrat, consensus, termes aseptisés de toute conflictualité.

Une autre forme du discours dominant nie l’existence des classes. Il opère en cherchant à accréditer la disparition, l’atténuation, l’inutilité ou l’archaïsme des conflits sociaux. On en trouve une illustration dans les propos sur les grèves de Nicolas Sarkozy : « Désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit ». Ainsi, on multiplie le recours à des mots abusifs, à des notions frelatées qu’on cherche à inculquer insidieusement, en les présentant comme des « idées neuves ». C’est le vocabulaire de gestion de la crise du capitalisme que, dans une perspective globalisante, sous-entendant son dépassement, on présente fréquemment comme devenu celui de l’économie de la connaissance. Il est également présent dans l’entreprise, en particulier avec le nouveau management.

Cette offensive idéologique de grande envergure cherche des points d’appui dans la réalité sociale. Elle s'arc-boute délibérément sur les effets déstructurants de la crise systémique du capitalisme, en particulier sur la précarisation et le chômage massifs. Ces effets sont renforcés par la mise en cause de la protection sociale. Les insatisfactions populaires de la politique de la gauche des années 1980 [pouvoir d’achat, destruction industrielle, déception démocratique, etc.] ont nourri des reculs de la conscience de classe. Les indicateurs électoraux sont sans ambiguïté et confirmés par d’autres données.

Il y a bien un brouillage des repères de classe qui a fait l’objet d’intéressantes recherches qui ont attiré l’attention sur les changements à l’origine de cette situation : métamorphose du travail ouvrier, crise de la représentation de la classe ouvrière, fin des bastions de classe, sous-estimation des nouvelles méthodes patronales d’intégration... Les modifications régressives concernant les sentiments identitaires des ouvriers constituent, en l’occurrence le premier terme d’un mouvement dialectique qui ne doit pas cacher des rapprochements objectifs, facteurs d’élaboration d’identités sociales nouvelles, en particulier dans les luttes sociales, avec des aspirations communes transformatrices du travail, de l’entreprise, de la société.
Devant cette exigence, renforcée par la recherche d’une issue à la crise systémique, le PCF doit travailler au renforcement de la lutte idéologique. Son efficacité repose fondamentalement sur la pertinence de ses réponses aux problèmes actuels dans leurs diverses dimensions.

*Jean Magniadas est syndicaliste, membre honoraire du Conseil économique et social.
La Revue du projet, n° 26, avril 2013

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