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De l’éclatement des classes sociales à la lutte des places, Vincent de Gaulejac*

La lutte des places substitue la compétitivité à la lutte collective, l’individualisme aux solidarités familiales et sociales, la défense de l’intérêt individuel à la construction d’un monde commun.

La reproduction sociale était une des caractéristiques de la société industrielle, dans laquelle l’origine sociale et l’appartenance de classe déterminaient les identités de chacun. Dans les sociétés contemporaines soumises à la globalisation, aux pressions du capitalisme financier qui impose ses lois au monde du travail, la mobilité, l’instabilité des positions et la précarité des statuts deviennent la règle.
Dans ce contexte, il semble bien que la lutte des places se substitue à la lutte des classes ; chaque individu est renvoyé à lui-même pour produire son existence sociale. Celle-ci ne dépend plus de l’identité héritée mais de sa capacité à se faire une place, à trouver un emploi, à s’insérer dans la société. Il ne s’agit donc plus de changer l’ordre des places mais de se faire une place dans l’ordre existant
Si la reproduction sociale est un facteur encore actif chez les classes dites « supérieures », elle touche moins les autres classes. Par contre, la mobilité, qu’elle soit choisie ou subie, touche les classes moyennes comme les classes populaires. Pour les classes dominées, la fluidité sociale est largement due à la précarité de l’emploi.
Dans la société industrielle, l’intégration était possible grâce au travail. Chaque individu était ancré à une des strates « métier » de la société. La promotion sociale était assurée par l’obtention d’un diplôme ou l’ascension hiérarchique au sein de l’entreprise. Cette hiérarchisation était un facteur d’aspiration du bas vers le haut. Dans les sociétés hypermodernes, le travail canalise les finalités de l’existence sur la carrière, la promotion individuelle, l’avancement au mérite et laisse de côté les idéaux d’égalité, de justice, de partage de richesse entre les différentes classes.

Éclatement de la classe ouvrière
D’après Michel Verret, la classe ouvrière est éclatée en trois pôles, promotionnel, traditionnel et en perdition. Le premier, qualifié de promotionnel, concerne tous ceux qui sont devenus techniciens, agents de maîtrise, cadres, ou ont investi d’autres métiers qui les assimilent aux classes moyennes. Le second concerne les ouvriers « fiers et rebelles », dit Michel Verret, qui ont une conscience de classe chevillée au cœur, et forment les quelques bastions qui résistent aux fermetures d’usines et à la déterritorialisation de l’économie de production. Le troisième concerne tous ceux qui basculent dans la précarité, le chômage de longue durée et l’exclusion. Fatigués, humiliés par les licenciements et fermetures d’usines, les exclus du système sont en errance et les rescapés culpabilisent d’avoir survécu. Seul le pôle traditionnel tente, malgré tout, de garder les valeurs de la classe ouvrière : la fierté du combat, la solidarité dans l’épreuve, l’espérance dans la lutte pour améliorer les conditions d’existence de tous.

Conscience de classe de la grande bourgeoisie
Pour Michel Pinçon et Monique Pinçon Charlot, la grande bourgeoisie est la seule classe à avoir encore une réelle conscience de classe. Elle est restée consciente de sa position et a survécu à son éclatement en trois pôles : un pôle dynamique qui rejoint l’hyper bourgeoisie mondialisée celle qui est au cœur du capitalisme financier ; un pôle traditionnel, qui cherche à maintenir son statut en renouvelant vaille que vaille, son capital économique, son capital social et son capital culturel. Il investit tout particulièrement la carrière scolaire des enfants pour leur permettre d’affronter la lutte des places dans les meilleures conditions ; enfin un pôle en déchéance, moins visible, qui tente de s’accrocher à son statut d’origine.
Jusque dans les années quatre-vingt, les cadres bénéficiaient d’un effet cliquet. C’est dire que tous ceux qui occupaient cette position étaient assurés de s’y maintenir. La régression sociale n’existait pratiquement pas. Depuis ces années « glorieuses », les carrières menées par les cadres ne sont plus aussi sereines. Eux aussi sont menacés. Leurs trajectoires sont en dents de scies avec des hauts et des bas.
La mondialisation produit un monde chaotique, un monde où la crise est devenue permanente, où l’insécurité sociale s’accroît, où les places de chacun ne sont plus assurées. La gestion à court terme fait perdre la vision du long terme. La violence de la lutte des places fait perdre la solidarité de classe. Il faut être un « gagnant » et tous les coups sont permis pour y arriver.
L’analyse marxiste donnait un cadre théorique et pratique à la lutte des classes. Comme « moteur de l’histoire », elle devait permettre une révolution des rapports sociaux par la construction d’un monde plus juste et solidaire. La lutte des places substitue la compétitivité à la lutte collective, l’individualisme aux solidarités familiales et sociales, la défense de l’intérêt individuel à la construction d’un monde commun. Il convient donc de retrouver une espérance nouvelle pour construire une société plus fraternelle, égalitaire et conviviale. 

*Vincent de Gaulejac est sociologue. Il est professeur à l’université Paris-Diderot.

 

La Revue du projet, n° 26, avril 2013

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