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Agriculture urbaine outil de lien social ou projet de société ? Anne Martin*

Les nouvelles formes d'agriculture urbaine vont-elles résoudre les problèmes de sécurité alimentaire des pays en développement ?

La croissance urbaine des pays industrialisés a rejeté le lien avec la terre hors des limites de la ville. Néanmoins, les jardins ouvriers ou familiaux comme les nomme la loi du 26 juillet 1956 sont un héritage de l’industrialisation rapide des villes, un témoin de l’histoire d’une population venant du monde rural, mais aussi un marqueur actuel de nouveaux comportements urbains, de préoccupations écologiques et économiques collectives et individuelles. Cela se traduit par l’intérêt pour la fonction spatiale symbolique du paysage, l’occupation spatiale alternative à l’étalement urbain, aussi bien que par la production de biens alimentaires plutôt biologiques, avec des modes de cultures, d’intrants plus respectueux de l’environnement.

Maîtrise alimentaire
et mise en commun

Aujourd’hui encore, ces jardins, cultivés prioritairement pour une production potagère sont majoritairement situés dans les villes industrielles et les villes usines. L’histoire de ces jardins est rythmée de périodes de développement qui correspondent pour la plupart aux crises économiques. C’est ainsi qu’ils se sont développés pendant les années 1930, se sont (re-)créés dans les années 1980 et plus encore au courant des années 2000.
Ils répondent à la fois à une nécessité de subsistance alimentaire et à une préoccupation d’aménagement territorial. En effet, leur récent redéveloppement illustre la nécessité d’une meilleure maîtrise alimentaire, mais aussi d’une mise en commun et deviennent alors espaces participatifs de codécision. L’intérêt de ces jardins familiaux est qu’ils ne répondent pas dans leur conception à une démarche associative ou caritative, mais plutôt à une préoccupation de production locale et contrôlée des produits, mêlée à une volonté de partage de l’initiative.
Le caractère collectif des jardins en fait un outil d’aménagement du territoire, un outil de couture du tissu urbain. La co-élaboration de ces jardins entre acteurs publics et population est alors moteur de l’aménagement du territoire et régulateur en partie des conflits d’usage de l’espace périurbain.
Ce phénomène social n’est pas étranger aux associations pour le maintien de l’agriculture paysanne qui viennent en ville approvisionner directement leurs clients-adhérents en produits frais. Cette pratique est née du mouvement locavore (consommation d’aliments produits à moins de 150 km) et des attentes de fermiers soucieux de réduire les maillons du réseau de distribution afin de profiter davantage des fruits de leur travail.

L’agriculture pour inventer de nouvelles formes urbaines

L’engouement pour ces jardins familiaux, ouvriers, les AMAP, le développement de l’agriculture urbaine devient un révélateur d’une société urbaine détachée des espaces de production agricole depuis longtemps et prenant conscience au fil des scandales touchant l’industrie agroalimentaire de la nécessité d’un meilleur contrôle de la production. Les processus de transformation et de changement sont en cours. On repère des signaux faibles de dynamiques d’acteurs investissant le champ d’une action territoriale qui vise une meilleure intégration des dynamiques urbaines et agricoles. De plus en plus, la ville se saisit de l’agriculture pour inventer de nouvelles formes urbaines, la planification territoriale envisage une intégration des activités et des espaces agricoles, des initiatives locales érigent l’agriculture et l’alimentation en question publique. C’est notamment le cas dans nombre d’écoquartiers comprenant des projets d’agriculture verticale au sein de tours de plus d’une dizaine d’étages visant parfois une relative autonomie alimentaire complétée par la proximité d’une AMAP. Vont ainsi émerger toute une série de propositions de fermes urbaines depuis le simple conteneur surmonté d’une serre avec étal de vente incorporé jusqu’à la ferme Cactus dont les serres verticales partent à l’assaut du ciel arrimées à un mat structurel et technique.
Néanmoins, si ce développement de l’agriculture urbaine est intéressant du point de vue de la prise de conscience des sociétés de la nécessité d’un retour aux circuits courts, et d’une remise en relation de l’urbanité et de la biodiversité, la préconisation de sa généralisation par l’ONU et la FAO comme outil de résolution des besoins de sécurité alimentaire des pays en développement ne peut qu’interroger sur la conception d’un réel projet émancipateur de la part de ces organisations mondiales.
En effet malgré la garantie annoncée de rendement 5 à 6 fois supérieur qu’en plein champ pour ces productions hors-sol continuelles de proximité – indépendantes des saisons, des aléas climatiques et des agressions animales ou bactériologiques, mais pas forcément de la pollution – permettant de cultiver sous nos latitudes des produits tropicaux ne voyageant plus, ces nouveaux modèles d’agriculture urbaine semblent aujourd’hui au mieux un trop faible moyen de production alimentaire si ce n’est un gadget de la ville tertiairisée postindustrielle. Qu’il s’agisse des modèles de villes en transition, de la permaculture, ou des récents développements de jardins sur les friches industrielles de Chicago, et pour intéressants qu’ils soient, ils ne présentent en aucun cas un changement de paradigme des relations entre villes et campagnes, entre lieux de production et lieux d’accumulation capitaliste.

*Anne Martin est étudiante à AgroSup Dijon (Institut national supérieur des sciences agronomiques de l'alimentation et de l'environnement).

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

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