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Retour sur l’eurocommunisme, Gérard Streiff

La notion d'eurocommunisme passa, telle une comète, dans le paysage politique de l'année 1977. À peine venue, déjà disparue. On pourrait lui appliquer cette réflexion de Bossuet : « Entre le temps où je n'étais pas et celui où je ne suis déjà plus, que j'occupe peu de place dans le grand abîme des temps ». Retour sur un concept éphémère, fragile et pourtant prometteur.

Pierre Laurent évoquait récemment la notion d’eurocommunisme lors d’une soirée pour le quinzième anniversaire de la disparition de Georges Marchais (voir encadré). Cette expression est apparue au cours de l’année 1977. Le communisme occidental, après 1968, est travaillé par des interrogations productives. En France, la direction du PCF entreprend une redéfinition de sa doctrine. Des ouvrages, des gestes ponctuent cette réflexion, comme Le défi démocratique en 1973, la condamnation du stalinisme en 1975, le XXIIe congrès en 1976, etc. La dimension européenne de ce travail est forte. Le PCF, dont la place est désormais reconnue au sein du parlement européen (1973), prend mieux en compte la réalité de la communauté européenne. Il cherche à développer la coordination entre partis communistes de l’ouest européen, notamment avec la rencontre de janvier 1974 à Bruxelles. Dans la foulée, il entame une concertation accrue avec le parti communiste italien. La rencontre de novembre 1975 Georges Marchais / Enrico Berlinguer donne lieu à un communiqué faisant état d’une certaine analyse commune et d’un calendrier d’initiatives de masse, qui vont connaître un grand succès (meeting de la Villette notamment). Cette même réflexion se retrouve peu ou prou dans d’autres partis communistes, en Europe : Espagne, Grande-Bretagne, Belgique, et au-delà Japon, Mexique… Moscou n’apprécie pas cette « régionalisation », s’agace de la rencontre de Bruxelles puis tente une reprise en main avec la conférence des partis communistes de toute l’Europe à Berlin en (juin) 1976.
Reste que les trois ingrédients de ce qu’on nommera quelques mois plus tard l’eurocommunisme sont en place : un travail de redéfinition du communisme ; une convergence nouvelle au niveau ouest européen ; une volonté de différenciation avec l’Est. Le mot apparaît au début de 1977 et il va se matérialiser de façon spectaculaire lors de la rencontre de Madrid (mars 1977) des trois partis communistes, le français, l’italien et l’espagnol qui sort de la clandestinité. Cette initiative engendre une explosion d’articles, de commentaires, d’analyses globalement favorables sur le thème de la naissance de l’eurocommunisme. Pour Pierre-Vianson Ponté du Monde, « nul ne conteste l’apparition d’une nouvelle image du communisme en France » et l’historien Jean-Jacques Becker écrira : « On put avoir le sentiment que Georges Marchais avait la tentation de se mettre à son compte, de jouer les Tito à la française ». La notion séduit une large partie de la gauche et des enquêtes d’opinion en montrent la popularité. Un sondage Sofres d’avril 1977 indique qu’une nette majorité de Français (52 % contre 19) voit « de grandes différences » entre le socialisme du PCF et celui des pays de l’Est ; dans une même proportion, (50 contre 18), les sondés estiment que le projet du PCF est plus proche de celui de Mitterrand que de Moscou. Même si, pour l’heure, les Français ne sont pas encore convaincus de la pleine indépendance du PCF (34 contre 36 et 30 sans opinion). Selon Alain Duhamel, « les Français distinguent de plus en plus l’eurocommunisme du socialisme tel qu’il existe dans les pays de l’Est. Cela retentit naturellement sur l’image du PCF et, bien sûr, positivement ». La couverture de presse est considérable. Les livres se multiplient, de François Fontvielle-Alquier, de Fernando Claudin. La droite s’énerve. Pour le Figaro, « c’est à Moscou qu’est né l’eurocommunisme ». Chirac dit que « c’est une plaisanterie, les communistes sont des vassaux fidèles du Kremlin ». Mitterrand s’impatiente : il n’est « pas très sensible à la définition eurocommuniste ».

Le concept est populaire mais
fragile

Moscou y est radicalement opposé et le manifeste de diverses manières. La social-démocratie s’interroge. Au PCF, il ne fait pas l’unanimité. Certains demeurent méfiants et trouvent qu’on leur force la main. Une partie de la direction, avec Georges Marchais et Jean Kanapa, estime que la notion peut correspondre à leur projet mais elle reste prudente dans son expression, use de formule comme « ce que certains appellent » ou « ce que l’on nomme eurocommunisme », etc. Dans la presse communiste, le premier (et un des rares) papier intitulé « Peut-on parler d’eurocommunisme ? » sort fin février 1977 dans l’hebdomadaire France Nouvelle  : « À lire une certaine presse, un nouveau spectre hanterait l’Europe : le spectre de l’eurocommunisme. Ce n’est pas nous comme on sait qui avons inventé le mot et il ne fait pas partie de notre vocabulaire politique. Nous ne pensons pas en effet qu’il existe de modèles universels ou régionaux de socialisme. C’est à chaque parti communiste qu’il appartient de déterminer en toute indépendance sa politique ; en outre notre solidarité est indivisible : elle va à l’ensemble des partis communistes, de toutes les forces démocratiques et progressistes ». Cela dit, l’article considère l’eurocommunisme comme une réalité et en pointe quelques caractéristiques : la crise de la société capitaliste et ses conséquences ; une voie démocratique au socialisme ; un socialisme qui égale liberté ; une politique de larges alliances ; la pleine indépendance des partis communistes. L’auteur ajoute que le XXIIe congrès du PCF n’est « pas un phénomène marginal ni le fruit d’une réflexion isolée » ; il faut y voir « les contours réels de l’approfondissement des stratégies d’une série de partis communistes de pays hautement développés ». C’est un « fait nouveau ». Nulle critique frontale des pays de l’Est, si ce n’est cette phrase : « Les problèmes se posent dans des conditions très éloignées de celles que rencontraient les révolutionnaires russes voici 60 ans. »
Et pourtant, dès l’été et l’automne 1977, la dynamique s’essouffle. Les relations entre Moscou et les partis communistes français, italien et espagnol s’enveniment. Hasard du calendrier ou faiblesse du projet ? Les trois partis à l’initiative du mouvement vont connaître de sérieux problèmes. L’espagnol est occupé par de vives divisions internes. L’italien affronte une situation dramatique (avec le « terrorisme »). Au PCF, les enjeux de politique intérieure (alliance, renégociation du programme commun) occupent tout l’espace. Certes l’eurocommunisme continue de faire parler de lui. En septembre 1977, les commentaires sont encore nombreux à l’occasion de la parution de L’Eurocommunisme et l’État de Santiago Carillo, mais ils portent plus sur les tensions entre Moscou et Carillo que sur le projet lui-même.
Fin octobre, un nouvel article, toujours dans France Nouvelle, évoque le sujet mais le cœur n’y est plus ; l’enjeu, de fait, est marginalisé. La notion est quasi absente de la campagne des législatives de 1978. Reste que l’eurocommunisme marque une date significative dans le processus de novation communiste.

La Revue du projet, n° 25, mars 2013
 

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