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Populisme, Elsa Guquelin*

Voici résolument un mot qui a pris un furieux envol ces dernières décennies dans la bouche des commentateurs politiques ! Insulte qui disqualifie celui qu’elle vise, le terme populisme a pourtant une histoire complexe, effacée par un usage tellement dominant qu’il n’est pas sûr que son emploi soit encore possible dans une bouche progressiste.

Populisme, d’abord, on l’entend aussitôt, est un mot forgé sur peuple (populus en latin) auquel on a adjoint le fameux suffixe « -isme » signifiant « partisan de », « en faveur de ». Ainsi, le populiste, littéralement, est celui qui est en faveur du peuple. Évidemment, d’emblée, se posent deux questions : le périmètre et la définition dudit peuple ; secondement, si on se dit en faveur du peuple, c’est que le peuple a des adversaires et la deuxième question est l’identification desdits adversaires. On voit donc d’emblée le caractère tendanciellement flou de la notion pouvant embrasser le pire (peuple = race X ; adversaires = races Y, Z, etc.) comme le meilleur (peuple = classes laborieuses ; adversaires = bourgeoisie par exemple).

« Rousseauisme collectif »
en Russie

Historiquement, le mot trouve sa première forte incarnation en Russie. En effet, il désigne, sous le règne du tsar Alexandre II (1855-1881), « le premier mouvement révolutionnaire spécifiquement russe » (Jean-Paul Scot), sorte de socialisme agraire théorisé par Tchernychevski – notamment dans son célèbre roman Que faire ? (1863) – ou encore Netchaïev et Mikhaïlovski. Liés personnellement à Marx dont ils introduisent en pionniers – avec une fidélité approximative… – les idées en Russie, les narodniki (populistes en russe) développent une théorie politique pourtant singulière, teintée de mysticisme : il s’agit pour les membres de l’intelligentsia d’aller au peuple et d’y aller par milliers – ainsi des vagues étudiantes populistes des années 1870 en direction des campagnes. Après l’échec cuisant rencontré par ce premier élan, le mouvement évolue en sens contradictoires : terrorisme avec le groupe significativement appelé « Volonté du peuple » dès 1878 – il est à l’origine de l’assassinat d’Alexandre II en 1881 ; institutionnalisation avec la création en 1901 du Parti socialiste révolutionnaire (SR) qui joue un rôle majeur dans la vie politique russe du début du XXe siècle – y compris sur le maigre plan parlementaire concédé par l’autocratie. Leur importance est si peu négligeable que Lénine ne manque pas de leur consacrer plusieurs articles importants pour les combattre – ainsi du fameux et tonique Ce que sont les « amis du peuple » (1894). Résumons : le populisme, lorsqu’il apparaît en Russie, est une culture politique s’apparentant au socialisme dans une vision superficiellement nourrie de l’œuvre marxienne et plaçant en son cœur la question du peuple, c’est-à-dire, essentiellement, du peuple paysan des campagnes, l’obchtchina (la commune rurale en russe) devant former la cellule élémentaire du socialisme à bâtir dès à présent. Le principal spécialiste du populisme russe, l’Italien Franco Venturi n’hésitait pas, en 1952, à qualifier le populisme de « rousseauisme collectif » : on est bien loin de Jean-Marie Le Pen…

Le prix du roman populiste

Poursuivons en revenant sous nos latitudes. S’il n’y eut pas stricto sensu de parti populiste en France, il y eut pourtant une école littéraire se réclamant explicitement du populisme, sans pour autant qu’il y ait le moindre lien avec les populistes russes. C’est la naissance de cette école que proclame Léon Lemonnier en page 3 du journal d’esprit radical-socialiste L’Œuvre, le 27 août 1929 dans un texte-programme : « Un manifeste littéraire : le roman populiste ». Après avoir attribué la paternité de cette école nouvelle au jeune romancier André Thérive, Léon Lemonnier déclare : « Nous en avons assez des personnages chics et de la littérature snob ; nous voulons peindre le peuple. » Il s’agit d’en « finir avec les personnages du beau monde, les pécores qui n’ont d’autre occupation que de se mettre du rouge, les oisifs qui cherchent à pratiquer des vices soi-disant élégants. Nous voulons aller aux petites gens, aux gens médiocres qui sont la masse de la société et dont la vie, elle aussi, compte des drames. » On voit bien la dimension esthétique de ce choix littéraire ; on en mesure tout autant la portée idéologique et politique. Pour autant, point de proximité excessive avec le mouvement ouvrier. L’Œuvre, pour être un journal de gauche, n’en est pas moins farouchement anticommuniste. Surtout, la distance est bien marquée : « Nous ne voulons point non plus nous embarrasser de ces doctrines sociales qui tendent à déformer les œuvres littéraires. » En dépit de cette impulsion liminaire, seront récompensés du prix du roman populiste créé peu après (1931) plusieurs romanciers fort proches du mouvement ouvrier – Eugène Dabit, le tout premier, pour Hôtel du Nord, Jules Romains (1932), Jean-Paul Sartre (1940), Jean-Pierre Chabrol (1956), André Stil (1967), Gérard Mordillat (1987), Didier Daeninckx (1990) ou encore Patrick Besson (1995). En France donc, « populisme », dès l’entre-deux-guerres, c’est moins une culture politique socialiste – ce n’est même clairement pas ça – qu’une centralité artistique accordée aux classes populaires. Là encore, on est bien loin de Jean-Marie Le Pen…

Une opération politique

L’usage contemporain qui a envahi les plateaux de télévision et quelques laboratoires de science politique est parfaitement étranger à ces deux moments forts du mot « populisme » des deux siècles passés. Il vient tout droit des États-Unis et a été importé en France par Pierre-André Taguieff dans les années 1980. Cet ancien situationniste ayant avec le temps glissé sensiblement vers la droite, occupe alors certaines responsabilités au sein de Sciences Po et, singulièrement, du politiquement et médiatiquement puissant Centre d’études de la vie politique française (CEVIPOF). Le contexte politique d’apparition/importation du contexte mérite d’être précisé : le Front national vient de faire son entrée fracassante sur le devant de la scène politique. Le contexte idéologique n’est pas moins important : il est marqué par l’effondrement du marxisme dans l’université. Dès lors, il s’agit de penser à nouveaux frais l’extrême droite mais aussi le positionnement politique ouvrier. Sans qu’aucune étude précise soit menée en ce sens, on lie en effet le vote ouvrier au vote FN et la légende du passage du PCF au FN du monde ouvrier se met en place. Le mot « populisme » est l’aboutissement et le condensé de cette réflexion de combat. Qu’en est-il au fond ? Le populisme serait la lutte des petits contre les gros, la lutte des mécontents, des menacés. Précisément, Taguieff le définit comme « un style politique » fondé sur « l’appel au peuple contre les élites ». Le populiste est celui qui « prétend parler directement au nom du peuple et pour le peuple, en dénonçant les élites en place, et ce en vue de réaliser une démocratie véritable […] Il se distingue et par l’insistance qu’il met à célébrer sa “différence” et par ses promesses intenables. » (article « populisme » de Taguieff dans l’Encyclopaedia Univer­salis). On voit bien le danger du concept : tenir un discours de lutte des classes défendant les intérêts populaires contre les classes dominantes tout en réclamant l’approfondissement radical de la démocratie fait irrémédiablement tomber l’impudent progressiste dans l’infamante catégorie où il côtoiera les Le Pen & consorts. L’opération idéologique présente plusieurs avantages pour les forces désignées comme non populistes, c’est-à-dire celles qui n’entendent pas parler pour le peuple en dénonçant des élites en vue de réaliser une démocratie véritable. À gauche, pour certains socialistes attirés vers le centre, la notion de populisme permet de reconfigurer complètement l’espace politique en dénouant des solidarités et en en proposant de nouvelles : les alliés ne sont plus nécessairement à gauche s’ils sont touchés par le populisme, ils sont bien plutôt dans le reste de l’arc politique qui n’est pas populiste, c’est-à-dire, notamment au centre voire au-delà. Pour la droite, la notion de « populisme » présente deux intérêts contradictoires : 1) décrocher le Front national (figure d’épouvantail dans une large partie de la société) de la grande famille de la droite – si le FN est populiste, il n’est donc pas l’accentuation de la droite, il est bien plutôt l’égal de la gauche qualifiée d’extrême 2) adoucir l’image du FN qui ne se trouve plus « extrême » ou « fasciste » mais simplement « populiste », c’est-à-dire bien moins dangereux. Enfin, cette conceptualisation de populisme permet à tous ceux qui refusent des changements radicaux dans le sens des intérêts populaires, tout à la fois de disqualifier leurs adversaires en les taxant de « populistes », de légitimer le statu quo, et enfin, last but not least, d’éliminer le peuple du champ politique. Exit le peuple, immature créature facilement envoûtée par des leaders charismatiques flattant ses instincts ; mieux vaut s’en remettre aux seules élites qui, elles, savent et comprennent – relisez la presse de 2005 lors des débats référendaires… Exit toute politique visant à mobiliser le peuple et à mener une politique répondant à ses intérêts en s’en prenant aux dominants.
Concluons donc avec la sociologue Annie Collowald qui a tant œuvré à mettre en lumière les dangers de cette notion : le populisme est « une erreur scientifique qui fait écran », tout à la fois excès d’honneur pour le Front national ainsi placé en parti du peuple, et indignité démophobe pour renoncer aux combats de classe. n

*Elsa Guquelin est politiste. Elle enseigne à Nouméa.

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