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Classes moyennes, Jean Lojkine*

L’utilisation de ce terme recouvre la volonté d’écarter toute réflexion sur la lutte de classes et ses formes nouvelles.

L’idéologie de la « classe moyenne » est une idéologie politique. Portée par la social-démocratie, largement diffusée dans les média, de plus en plus appropriée par les classes populaires, elle a aussi une dimension « savante », en sociologie, lorsqu’elle vise à démontrer, statistiques à l’appui, que le clivage de classe (prolétariat/classe capitaliste) s’effacerait grâce aux mécanismes de la mobilité sociale ascendante, au rapprochement des revenus ouvriers et des revenus cadres ; on arriverait ainsi à un « groupe central » incluant 80 % de la population, allant des ouvriers qualifiés ou à statut aux cadres supérieurs, le résidu étant composé des « exclus » qu’il faudrait réinsérer dans le groupe central.

Fractures dans la classe moyenne

La reconnaissance aujourd’hui de fractures, de divisions sociales dans cette « classe moyenne » n’a pas mis fin au mythe : on l’adapte en distinguant des strates inférieures et supérieures, en fonction des revenus salariaux, du patrimoine, mais l’idéologie anti-classes sociales demeure plus que jamais. On ne s’interroge pas sur les formes nouvelles de la lutte des classes aujourd’hui.

Pour ce faire, il faut commencer par bien définir ce qu’ont représenté les notions de « classe ouvrière » et de « cadre ». Ce sont des constructions identitaires politiques, mais qui ont aussi une dimension objective, je ne fais pas une coupure mécaniste entre la classe en soi et la classe pour soi, mais m’interroge sur leur imbrication ici et maintenant. « Classe ouvrière » évoque la vision marxiste, plus largement socialiste (et au départ social-démocrate), d’un acteur social porteur d’avenir, le groupe ouvrier, producteur de la plus-value, au cœur du rapport entre travail et capital, chargé de la mission historique de renverser l’ordre injuste existant.
« Cadre » évoque, à rebours, la réussite de la promotion sociale dans le système actuel et attire tous ceux qui s’identifient à la « classe moyenne » et se refusent à s’identifier avec la classe ouvrière comme avec les exclus ou les prolétaires.

Le pôle identitaire « cadres »
et la crise

Mon hypothèse est que cette deuxième identité sociale polaire est à son tour entrée en crise pour trois raisons principales. Premièrement, la crise structurelle du capitalisme qui commence dans les années 1970 a eu un effet décalé sur la situation économique de ces professions intellectuelles : le chômage et la précarisation, la paupérisation salariale les toucheront après les ouvriers et les employés, surtout à partir des années 1980-1990. Une fraction des professions intellectuelles du secteur public est même en voie de prolétarisation. En second lieu la révolution informationnelle remet en cause elle aussi l’identité cadre marquée originellement (comme la classe ouvrière) par l’industrialisme et le machisme (l’homme pourvoyeur du ménage, la femme à la maison). L’arrivée massive des femmes dans les emplois de services, notamment de services publics, la transformation des rapports de travail (mise en cause de l’autorité hiérarchique et paternaliste, intellectualisation et responsabilisation –
 ambivalente – du travail salarié) remettent en cause l’image du cadre forgée dans les années 1930-1950. Enfin, troisième raison, le déclassement des diplômés de l’enseignement supérieur qui ne trouvent plus d’emplois de cadres a provoqué leur entrée dans de nouveaux mouvements sociaux (luttes étudiantes, luttes des intermittents du spectacle, des enseignants, des chercheurs, des médecins, etc.) qui invalident leur appartenance à la bourgeoisie.

Le pôle identitaire cadres, surtout dans sa version française, amalgame en fait des segments du salariat très divers, voire divergents, depuis les managers actionnaires, « faux salariés » liés à la grande bourgeoisie capitaliste, jusqu’aux ingénieurs et techniciens qui n’encadrent personne et sont souvent des exécutants très qualifiés, et enfin les professions intellectuelles de l’éducation, de la recherche, de l’information et du travail social qui n’ont pas grand-chose à voir avec le chef d’atelier dans une usine d’assemblage… sinon de traiter des informations complexes et d’organiser, de coordonner, de communiquer. La notion gramscienne d’hégémonie aurait ici plus de pertinence que celle d’encadrement ou de discipline d’usine.

Le travail d’information dans la révolution informationnelle

Notons à ce propos la signification très particulière que j’ai donnée au travail d’information dans la révolution informationnelle. Loin de renvoyer à un processus neutre, l’informatisation du travail d’information (l’informatique de gestion) renvoie pour moi à une division sociale perverse entre trois types d’information : l’information stratégique monopolisée par les cadres de direction, l’information tactique élaborée par les cadres intermédiaires, les organisateurs, et enfin l’information opérationnelle qui peut renvoyer aussi bien à des emplois d’opérateurs déqualifiés qu’à des emplois d’ingénieurs très qualifiés mais qui restent des exécutants de haut vol. Le travail d’information dans le cadre du système capitaliste, divise et cette division touche également les managers de haut niveau, selon qu’ils relèvent du  business, du pôle financier, ou du pôle technique. On peut ainsi être un cadre de très haute compétence technique, mais être exclu du travail de conception stratégique, aujourd’hui étroitement lié aux milieux financiers.
Quelle leçon en tirer sur le plan sociologique ? Ne faudrait-il pas distinguer rigoureusement, d’une part, le petit groupe des managers dirigeants liés aux actionnaires de contrôle, les cadres qui travaillent dans les marchés financiers, sont acquis à la culture de la rentabilité financière, sans se soucier de l’avenir de l’entreprise, et, d’autre part, les cadres exécutants, y compris les organisateurs, dont les fonctions sont orientées vers la gestion du capital productif ? Clivage sociologique qui reproduirait le clivage économique analysé par Marx entre le capital fictif, porteur d’intérêt, et le capital productif, le capital réel ?

Construire l’unité du nouveau salariat informationnel

Reste à examiner la distance, idéologique, politique, qui sépare ces bouleversements objectifs et les représentations que s’en font les classes sociales concernées. J’ai souligné dans mon livre l’ampleur des clivages culturels (au travail, à l’école, dans l’espace résidentiel) qui opposent les couches intellectuelles paupérisées, voire prolétarisées, mais conscientes de leurs ressources culturelles, et les classes populaires les plus démunies scolairement, notamment les fractions issues de l’émigration maghrébine et africaine. Rien ne peut remplacer la lutte politique de longue durée contre toutes les formes de ségrégation sociale pour transformer l’archipel salarial (notion purement descriptive d’une réalité plurielle) en un salariat multipolaire, uni politiquement dans sa pluralité par des liens de coopération et de solidarité.

Mais comment construire l’unité du nouveau salariat informationnel dans toute sa diversité, sans retomber dans la « grande simplification » de l’affrontement de deux acteurs historiques, le prolétariat et le capital ? Comment relier les luttes pour leur émancipation des féministes, des minorités ethniques, culturelles, et des salariés dans les entreprises, comment croiser en un mot les luttes contre les dominations et les luttes contre l’exploitation du travail, à l’ère du capitalisme informationnel ? La tâche est d’autant plus délicate que les dominations peuvent traverser le « camp » des exploités, comme l’ont montré les travaux des sociologues féministes à propos du « mach­isme » des ouvriers ou des cadres ou ceux des sociologues de l’éducation à propos du comportement ambivalent des enseignants, même militants, à l’égard des enfants des familles populaires.
Seule l’expérience des luttes sociales et culturelles, y compris de leurs échecs, permettra de repérer les chemins nouveaux qui donneront sens et visibilité aux nouvelles luttes de classe. 

*Jean Lojkine est sociologue. Il est directeur de recherche émérite au CNRS.

 

La Revue du projet, n° 24, février 2013
 

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